Atteinte à la liberté d’expression au Mali : sommes-nous encore dans une démocratie ?

Depuis l’avènement de la démocratie au Mali, il n’a jamais été autant porté atteinte à la liberté d’expression et au droit à l’information des Maliens, comme il l’est aujourd’hui constaté sous le régime du Président Ibrahim Boubacar Keita, dit  « IBK ».

Les Présidents dont les gouvernances coïncidèrent avec le boom de l’internet  au Mali, à savoir Amadou Toumani Touré dit « ATT », Amadou Haya Sanogo, et Dioncounda Traoré, qui dirigèrent le pays dans des contextes constitutionnels et sécuritaires souvent difficiles (tuerie d’Aguelhok, attaque des rebelles et des djihadistes, coup d’État de mars 2012, organisation des élections …) ne bridèrent jamais le peuple malien dans son droit à la parole malgré les critiques dont leurs politiques pouvaient être sujets sur les réseaux sociaux ou dans la presse.

Il a fallu qu’IBK vienne au pouvoir pour que cette liberté chèrement acquise soit restreinte pour des  raisons qu’on ignore, puisque le gouvernement n’a pas jugé utile d’en donner.

Il devient alors légitime de se demander : museler le peuple et le priver de ses droits fondamentaux sont-ils les seules réponses du régime actuel face aux contestations et aux divergences d’idées ? Comme le ferait n’importe quel dictateur d’une république bananière.

Les faits parlent d’eux-mêmes !

Tout commence le 16 août 2016. Pour la première fois, les réseaux Facebook et Twitter deviennent inaccessibles suite aux manifestations qui ont lieu pour la libération du chroniqueur Youssouf Mohamed Bathily dit « Ras Bath » interpellé par la justice pour « outrage envers les dépositaires de l’autorité publique ».

Depuis, la  censure des réseaux et de l’Internet devient récurrente et fréquente au Mali, même dans les régions (centre et nord) affectées par l’insécurité

En juin 2017, la plateforme anti-révision constitutionnelle, « Antè A Bana, Ne touche pas à ma Constitution ! », va lancer à travers les réseaux sociaux une campagne d’information et de mobilisation de la population contre le referendum qui devrait statuer sur le projet.

Plusieurs fois, pendant plusieurs jours, l’accès à Facebook, Twitter et WhatsApp est bloqué. Il fallut passer par les VPN pour rester connecté.

Les plus récentes censures des réseaux sociaux sont constatées la veille du premier tour des élections présidentielles du 29 juillet 2018[1]. Au moment où les Maliens avaient le plus besoin d’échanger, de s’informer et se mobiliser pour les élections, Facebook et Twitter sont suspendus sans raison aucune.

Et pour couronner le tout, après le deuxième tour des élections, dans l’attente des résultats, l’Internet devint d’un débit trop faible pour se connecter aux VPN et contourner la censure.

Les  propos de Julie Owono, Directrice exécutive de l’ONG Internet Sans Frontières, sont sans ambiguïtés : « Au Mali, l’accès à l’information, et en particulier à Internet en période électorale est un critère important pour évaluer la transparence, la crédibilité et la sincérité du vote. C’est la première fois de son histoire que le Mali se coupe totalement du réseau Internet. Nous regrettons que le Mali choisisse de ne pas respecter le droit international qui protège la liberté d’expression. C’est un droit civique important en période électorale ».

En plus de la coupure de l’Internet, d’autres cas d’atteinte à la liberté d’expression sont constatés : la disparition, depuis le 29 janvier 2016, du journaliste d’investigation Birama Touré, qui impliquerait les proches du président IBK[2] ; les interdictions de manifestation, en juin 2017, de la plateforme « Antè A Bana-Touche pas à ma Constitution ! »[3] sous prétexte d’État d’urgence ; l’arrestation le 28 février 2018 de trois journalistes du journal en ligne Maliactu « objet de menaces quotidiennes »[4] ; la  fermeture de la radio Renouveau FM, le jeudi 2 août 2018, ordonnée par le gouverneur du district de Bamako au motif de « préserver l’ordre public et la tranquillité dans le district de Bamako »[5]  (le gouverneur déroge à ses prérogatives, cette action étant normalement l’attribution de la Haute autorité de la communication – HAC ).

La manifestation pacifique du 2 juin 2018 de l’opposition politique pour réclamer des élections transparentes et l’accès aux médias publics est réprimée violemment. Le gouvernement invoque la non autorisation de la marche en raison de l’état d’urgence.

Dans un éloquent article, le journaliste du journal Reporter, Bakary Traore résume : « Quand la majorité présidentielle galvanise des foules dans les villes sous un soleil de plomb pour applaudir le chef de l’Etat, l’état d’urgence n’est pas de rigueur (..). Quand l’opposition initie une marche pacifique, l’état d’urgence est rappelé comme étant en vigueur et brandi comme une «loi» à laquelle «force doit rester »».

Des bloggeurs et activistes sont cibles d’intimidation et de menaces de mort[6] à cause de leurs opinions.

D’autres faits sont remarqués sur les réseaux sociaux, les victimes pointent du doigt les  proches du régime, qui  mèneraient des attaques contre leurs comptes : tentatives de piratage et duplication de comptes Twitter ou Facebook des opposants au régime.

Jamais le droit des citoyens maliens à la liberté de pensée et d’expression n’a été au plus bas.

Les réseaux sociaux ne sont pas une menace pour la gouvernance au contraire ils renforcent celle-ci

La relation des Maliens avec les réseaux sociaux est récente mais presque addictive.  En seulement quelques années, Facebook devient le réseau social favori au Mali avec plus de 1 million[7] d’utilisateurs estimés en 2016. Quant à Twitter, il est de plus en plus utilisé par l’intelligentsia malienne et les hommes politiques.

Ces plateformes sont des tribunes publiques qui servent surtout pour informer, communiquer, faire des affaires, débattre des idées, éduquer, rassembler, etc.  Elles deviennent le nouveau « grin » malien (groupe informel de discussions), où les anonymes, les étudiants, les activistes, les politiques et certains leaders religieux peuvent s’exprimer en toute liberté. Beaucoup de candidats à l’élection présidentielle de 2018, dont IBK, étaient souvent présents sur Twitter pour discuter  de leurs activités politiques avec les internautes.

« Une nouvelle forme de citoyenneté serait alors à l’œuvre sur les réseaux sociaux : en favorisant le contact direct, le citoyen serait plus à même de se réaliser et d’avoir son mot à dire dans la politique. »[8]

Les médias sociaux sont donc un outil essentiel au renforcement de la participation citoyenne à la vie politique et aux débats contradictoires indispensables à toute démocratie solide.

Si les publications peuvent parfois être virulentes et les critiques sans concession envers le gouvernement ou les acteurs publiques il n’est constaté cependant aucun appel à la violence ni incitation à une quelconque désobéissance civique.

Au contraire, si le régime n’avait pas peur des colères, des vérités crues et des débats contradictoires, les réseaux sociaux lui auraient servi d’outils pour prendre mesure des aspirations des Maliens. Si seulement il s’en souciait, les publications sur Facebook allaient être des indicateurs bien plus fiables pour mesurer l’état d’âme des citoyens que le faible taux (35%) des électeurs qui se sont déplacés aux urnes lors des élections présidentielles.

Une démocratie menacée

« La liberté d’expression est un droit fondamental en démocratie. (…) Le lien avec la démocratie devient évident : elle est la condition essentielle de la participation politique et de la capacité pour les citoyens de défendre leurs droits et de protester contre ce qu’ils considèrent, à tort ou à raison, comme injuste. », écrit Marc-Antoine Dilhac, professeur au Département de philosophie de l’Université de Montréal.

Le droit à la liberté d’expression est un droit constitutionnel au Mali, qui devint une réalité sociale suite à la révolution de 1991. Mais avec la gouvernance d’IBK, ce droit fondamental est de plus en plus agressé.  Il est normal de s’en inquiéter ; les dérives sont probantes : disparition et arrestations de journalistes, intimidations et menaces des activistes, fermetures de radios, interdictions des manifestations pacifiques ; censure des réseaux sociaux, coupures d’Internet….

N’est-ce pas les prémices d’un régime à tendance dictatoriale ?

La société civile, les activistes (qui le soupçonnent déjà) et les politiques doivent en être conscients afin de s’apprêter à défendre cette démocratie, certes faible sur beaucoup de plans, mais qui préservait jusque-là notre liberté de pensée, liberté indispensable à la transformation socioéconomique et au respect de notre dignité humaine.

Quand les jeunes, les femmes et les hommes se faisaient trucidés sous les balles du dictateur Moussa Traoré, ils étaient loin de se douter qu’un président issu de la mouvance démocratique, même si sa participation en semble timide, osera interdire aux Maliens leurs moyens d’expression juste pour avoir la paix de l’esprit.

Oublie-t-on que sans le courage de ceux et de celles qui ont osé prendre la parole pour alerter et dénoncer les dérives d’un régime, il n’y aurait pas eu de démocratie au Mali ?  Il  n’y aurait jamais eu d’alternance à Koulouba ; alternance dont jouit aujourd’hui le Président IBK  et ses proches.

Si le Général Moussa Traoré, qualifié de grand républicain par IBK en 2013, avait su entendre les grognements de son peuple ; s’il avait eu l’humilité de céder à certains de ses souhaits, le sang d’innocents n’aurait pas été versé et il aurait sans doute pu sortir par une plus grande porte[9].

Un dirigeant gagne toujours à entendre son peuple.

Le peuple malien n’est pas bagarreur, ni irascible, ni vindicatif.  C’est un peuple de dialogue, de paix et de consensus que certains taxeraient à tort de laxiste. Mais l’histoire nous montre que, comme tout peuple, il sait être intransigeant quand on l’accable d’indignités et quand on s’attaque à ses libertés élémentaires.

L’histoire du Mali, pour ceux qui l’ont vécue dans les rangs des marcheurs de 1991 et pour ceux qui y portent un regard avisé, ne devrait pas permettre à un président élu démocratiquement d’enfreindre aux moindres droits constitutionnels. Ceci serait presque une insulte pour les martyr et signifierait l’échec d’une démocratie qui n’aurait servi ,finalement,  qu’à organiser des élections contestées[10] pour faire élire un président choisi par moins du quart (22%) de l’électorat[11].

Depuis qu’une goutte de sang a été versée sur le sol malien au nom de la démocratie, le Malien a acquis le droit de grogner, et devrait en abuser si cela le chante, face à des situations qui l‘enrage ! Ceci n’est pas une faveur qu’on lui ferait, ceci est son droit!

Le président Alpha Oumar Konaré le savait, le Président Dioncounda Traoré  le savait, le Président ATT le savait, le Général Amadou Haya Sanogo sans doute aussi.  C’est pourquoi, ont-ils eu le mérite de ne jamais s’attaquer à ce droit.

Bamako, le 26/08/2018.

Salimata Togora

Ecrivaine et consultante

Les points de vue exprimés dans l’article sont ceux de l’auteure et ne reflètent pas nécessairement ceux de Sahelien.com.

[1] Mali: escalade de la censure d’internet à la proclamation des résultats – Internet Sans Frontières

[2] Le journal Le Sphinx «  Mali : Des révélations sur la disparition d’un journaliste d’investigation »

[3] La plateforme « Antè A Bana »  contestait la révision constitutionnelle

[4] Communiqué de la direction générale de Maliactu

[5] L’Indicateur du Renouveau: Fermeture de la radio renouveau FM

[6] « Mali : les internautes entre censure et menaces » du jeune bloggeur Makeveli

[7] Source : Internet sans frontières

[8] https://apf.francophonie.org/IMG/pdf/2014_07_compolitic_rapwebsocial.pdf

[9] Le Général Moussa TRAORE a été arrêté le 26 mars 1991 par coup d’Etat et fut jugé pour crime de sang et corruption

[10], l’opposant Soumaila Cissé a contesté les résultats du 2e tour de l’élection présidentiel qui l’opposait à IBK

[11] IBK fut élu par 1 798 632 de votant sur un total de 8 000 462 d’inscrits soit 22% de l’électorat.

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