Au Centre du Mali, les passagers vivent le calvaire à Djenné Carrefour

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Environ une vingtaine de véhicules sont alignés le long de la route. Des enfants se ruent vers les passagers pour leur proposer des nattes à louer à 200 francs CFA pour passer la nuit, ainsi que des bouteilles d’eau puisée du puits qui se vendent à 100 francs CFA. Au pied des voitures, s’étalent des nattes à perte de vue. Du thé, du quinquéliba chaud se vendent à 50 francs le verre et le bol. Une petite foire pleine animée par de petits commerçants. C’est la nuit, l’obscurité commence à étaler son voile épais sur cet endroit qui a l’air d’une forêt. Seuls quelques torches et petites lampes permettent de voir les rares maisons éparpillées çà et là sur les deux côtés de la route. Bienvenue à Djenné Carrefour !

A environ 100 Km et quelques kilomètres de Mopti, ce carrefour fait désormais office de lieu d’escale obligée. Djenné carrefour en est même arrivé à faire de l’ombre au village de Lafiabougou, composé majoritairement de Bellah, Peulh, Sonrhaï, Tamasheq, qui se trouve à quelques mètres de là.

Madou connaît la route de Mopti comme le fond de sa poche : cela fait bientôt 15 ans qu’il est chauffeur. Il confie son agacement de voir que les passagers doivent encore passer la nuit-là, à l’air libre. Des deux côtés de la route, un barrage installé de 18 heures à 6 heures du matin par les miliaires maliens empêche de continuer sur Mopti et les autres régions du nord. Une décision prise par les autorités maliennes à cause de la dégradation des conditions sécuritaires dans le Centre du pays, devenu l’épicentre du terrorisme et labouré par des conflits d’ordre social. Depuis bientôt trois mois, il y est interdit de circuler la nuit à moto entre les villages. « On en a  marre. Ce n’est pas du tout une bonne idée ce barrage. Les vagabonds peuvent nous tomber dessus ici à tout moment », peste-t-il, la cigarette vissée aux lèvres. Autre crainte, selon lui, ce sont les pertes de bagages qui surviennent souvent dans les cars dont la plupart ne sont verrouillées. « Qui paie ? Le chauffeur ? », interroge-t-il, ouvrant grands les yeux.

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Entre-temps, un de ses apprentis voulait entrer dans le car pour prendre une couchette. Madou lui oppose un niet catégorique, pas question d’ouvrir le car ce soir encore. C’est un principe sur lequel il ne tergiverse pas. Parmi les chauffeurs que nous avons interrogés, nombreux sont ceux qui sont d’avis que les passagers ne sont pas en sécurité dans cet endroit.

« Avant, confie Abba, les militaires venaient se promener entre les passagers ici. Mais depuis quelque temps, ils ont arrêté de faire cela. Des renforts venaient aussi le soir, mais on les voit plus. Ici, c’est chacun pour soi, Dieu pour tous ! » Abba vivait à Bamako, la capitale, qu’il a quittée pour retourner à Lafiabougou, pour y tenir une « dibitérie ». Cette situation, reconnaît le jeune homme, 28 ans, est comme du pain béni pour lui mais « d’un autre côté les passagers souffrent, et personne ne souhaite vivre ça », se désole celui qui gérait une boutique de vente de téléphone à Djélibougou, quartier populaire de Bamako. A côté de lui, Amadou, assis derrière un étal garni d’œufs, de café, de lait en poudre laisse entendre: « Personne n’est en sécurité ici. On peut venir tous nous tuer. »

Ibrahim vient de louer une natte. Il ne s’attendait pas à vivre une situation pareille. « C’est terrible », lâche-t-il, en constatant que cette foule qui ne cesse de grossir, et où, soupçonne-t-il, il est possible de trouver des djihadistes. La location de nattes est devenue un business pour le vieux Baba, un bobo. Son fils aîné vend du thé à 50 francs le verre. Il arrive des jours où, confie-t-il, il peut dégager dans ce commerce des bénéfices allant de 2500 francs à 3000 francs CFA. « Je paie du charbon à 100 francs, 500 francs vont dans le thé », explique-t-il. Ibrahim commande un verre de thé, qu’il va prendre pour rester éveiller. Il ne peut pas dormir-là.

A quelques pas de l’endroit où sont stationnés les véhicules, seule la lumière de quelques ampoules permettent d’apercevoir les militaires qui contrôlent le barrage au niveau du poste des eaux-et-forêts. La consigne est claire : personne ne passera avant 6 heures du matin. Amadou explique que même pour se rendre au village, à quelques mètres de là, les villageois sont obligés d’emprunter un chemin clandestin dans les herbes. Sinon les militaires vont leur intimer l’ordre de rebrousser chemin. Le poste a subi deux attaques de la part des groupuscules djihadistes qui écument la zone. La troisième attaque a visé des agents des eaux et forêts à 4 Km au sud de Djenné Carrefour. Bilan : un agent tué, un autre laissé dans le coma.

A 2 heures, l’ambiance reste toujours bon enfant. Les passagers sont là, couchés pour la plupart. Une odeur pestilentielle vient des herbes. Sans toilettes, les passagers s’y réfugient pour pisser, déféquer. Dans cet endroit, la promiscuité est garantie. Mais il est facile de cerner la peur dans les paroles. Un agent des eaux et forêts rassure pourtant : « Ces gens-là ne visent que les militaires et non les populations. Sinon, ça allait être un carnage ici. »

Boubacar Sangaré et Sory Kondo (envoyés spéciaux)

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