Ce Mur de Berlin en nous

Vu et entendu hier et avant-hier des jeunes, enfants, vieillards bondir hors de leur chaise, sauter, crier, s’esclaffer quand un attaquant d’un club espagnol- le Real de Madrid sûrement- a marqué un but. Avec des yeux accrochés à la télé comme un chien après un os, ça blablate, ça beugle des horreurs, des insultes quand son équipe est aux creux de la vague, des moqueries vissées aux lèvres prêtes à s’abattre sur les supporteurs de l’équipe rivale. Ce qui s’est passé dans le pays dans la journée ? Cela n’a pas plus d’importance qu’une rafale de vent face à un match de ligue des champions d’Europe.

Des soldats tombés dans la région de Ségou ? Des combattants morts au cours d’un affrontement entre groupes armés dans le Nord ? Cela semble à cet instant aussi naturel que de respirer. On s’y est déjà habitués. Pour le moment seul compte le match de football qui permet de s’extraire pendant quelque temps de l’atmosphère empoisonnée qui enveloppe le pays. D’évacuer de sa tête l’inconfort du quotidien. Oui, on pourrait dire qu’il y a du cynisme et de la simplicité dans ces lignes, mais il n’empêche que c’est comme cela dans la capitale Bamako. Même si c’est triste à dire. La question est pourtant toujours la même : sommes-nous dans un pays normal ? Non, seulement que nous avons pris la coutume de trouver les choses normales même dans leur anormalité. A considérer tout ce qui se passe actuellement comme allant de soi. La preuve que les leçons que nous avons apprises concernant la crise sont ressorties par l’autre oreille.

On dira ce qu’on voudra, mais les foules qui sont agglutinées depuis quelques temps devant la télé au bord des routes dans les quartiers de Bamako et dans les villes périphériques pour regarder religieusement un match de ligue de champion d’Europe, mardi et mercredi, nous disent quelque chose d’assez inquiétant. Ce qu’elles nous disent, c’est qu’une sorte de Mur de Berlin traverse ce pays, au point qu’à peine si une miette de considération est accordée à des soldats et combattants morts loin de la capitale. Loin de la capitale ? Pas du tout parce que si les choses étaient comme elles devaient être,  cela ne se serait passé comme ça. On serait un peuple. Une nation. Alors revient le sempiternel problème : ici ce qui se passe à Ségou n’intéresse que les Ségoviens. Des jeunes à Kayes ont manifesté pour réclamer un deuxième pont ? C’est une affaire locale. A Bamako, notre vie se résume à cela : courir derrière la pitance est devenu une religion, l’argent étant dieu. En réalité, si dans ce pays, nos vies deviennent aussi merdiques, pardonnez le mot, c’est parce que nous avons tourné le dos à l’essentiel pour ne rien faire d’autre que chercher à manger, regarder le football, siroter du thé « assis dans la rue », kiffer des musiques de Sidiki Diabaté ou de rappeurs souvent en mal de célébrité qui barètent à qui veut l’entendre que le pays va mal.

C’est parce que nous avons pris l’ombre pour la proie. C’est parce que, notre confiance à notre rôle ayant tari, nous avons laissé nos vies entre les mains de charlatans qui ne font rien d’autre que nous gaver de promesses. Rien qu’à dire cela paralyse de tristesse. Ce qu’il nous faut, c’est de retourner à l’essentiel : avoir conscience que l’on vit dans un pays en guerre, que les comportements dont on se rend coupables sont déterminants pour son avenir. Qu’un match de ligue des champions ne doit pas nous faire oublier que le Mali est un pays noyé. C’est cela qu’il faut aujourd’hui faire comprendre à ces Maliens dont la conduite peut être associée à de l’indifférence vis-à-vis de ce qui passe dans le pays.

Des fils du pays meurent, c’est le principal. Nos regards doivent s’assombrir, nos oreilles se rabattre quand tombent ces funestes nouvelles. Cela vaut-t-il la peine de remplir son cœur du poids si lourd de la tristesse, de le trainer avec soi ? Oui, c’est ce qui nous amènera à chercher à se dépasser, à aller au-delà des horizons que nous connaissons déjà. Si nous sommes encore en guerre aujourd’hui, c’est parce que nous avons en face de nous des gens qui sont plus forts que nous et que nous sommes faibles. Il nous faut un peu de retenue.

Boubacar Sangaré

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