Jean-Hervé Jezequel : au Mali, « un régime de sanctions n’est pas la solution miracle qui va changer la situation »

Des combattants des groupes armés dans le nord du Mali - Crédit photo : Sahelien.com

Le 5 septembre 2017, le Conseil de sécurité des Nations-unies a adopté à l’unanimité un régime de sanctions à l’encontre de ceux qui entravent la mise en place de l’accord de paix au Mali (résolution 2374). Jean-Hervé Jezequel, directeur adjoint du projet Afrique de l’Ouest à l’International Crisis Group, se montre dubitatif quant à l’efficacité de ces mesures. Il répond aux questions de Sahelien.com.

Jean-Hervé Jezequel

Sahelien.com : Pourquoi le Conseil de sécurité juge-t-il utile de prendre cette décision ?

Jean-Hervé Jezequel : Cela fait deux ans que l’application de l’accord de paix signé en juin 2015 ne progresse pas de façon significative. Les quelques avancées comme la nomination des autorités intérimaires n’ont pas eu d’impact marquant sur le terrain. Au contraire, les ruptures du cessez-le-feu sont récurrentes depuis deux ans et sont souvent le fait des groupes signataires eux-mêmes. Il y a plus de groupes armés aujourd’hui qu’avant la cérémonie de signature en juin 2015. De plus, les groupes se revendiquant du jihad semblent profiter de cette situation pour étendre leurs zones d’activité. Mais aujourd’hui, personne ne semble avoir l’énergie pour faire le bilan de la mauvaise application du processus actuel et trouver les moyens de le reprendre. A défaut de « reprogrammer la machine », on cherche alors des outils qui peuvent relancer l’application de l’accord actuel malgré ses imperfections.

Sahelien.com : Mais pourquoi prendre cette décision maintenant ?

Jean-Hervé Jezequel : En réalité, la menace d’un régime de sanctions est agitée par les partenaires internationaux depuis longtemps, avant même la signature de l’accord. Cela est perçu comme un moyen de pression pour contraindre les acteurs locaux à se conformer au processus de paix et de réconciliation.  A force d’agiter ce chiffon rouge, les acteurs en armes ont fini par ne plus y croire ni s’en inquiéter. Depuis plusieurs mois, des pays comme la France, jugeaient alors qu’il fallait matérialiser cette menace de sanctions par une résolution des Nations unies, d’autres n’y étaient pas favorables. Deux événements ont fait pencher la balance en faveur de cette adoption. D’abord la reprise des combats entre la Coordination des mouvements de l’Azawad et le Gatia au mois de juillet : ces combats ont été particulièrement violents et le processus politique s’en est trouvé menacé. Ensuite, et c’est sans doute lié, le gouvernement malien a envoyé une lettre officielle au Conseil de sécurité le 8 août dernier pour solliciter l’adoption d’un régime de sanctions.

« L’interdiction de voyager gênera peu les chefs des groupes djihadistes… »

Sahelien.com : Ce régime de sanctions peut-il vraiment changer les choses au Mali alors que cela fait plus de deux ans que l’application de l’accord patine sérieusement ?

Jean-Hervé Jezequel : Il ne faut pas se mentir. Un régime de sanctions n’est pas la solution miracle qui va changer une situation qui se détériore depuis plus de deux ans. Sur le fond, ce qui manque le plus à l’accord, c’est la confiance de ceux qui l’ont eux-mêmes signé. Or, imposer des sanctions, ce n’est pas nécessairement la manière la plus directe de créer de la confiance. En plus dans le cas particulier du Mali, il est certaines mesures qui auront peu d’impact : suspendre les comptes en banque de trafiquants dont une partie n’utilise que du cash n’aura qu’un effet limité. L’interdiction de voyager gênera peu les chefs des groupes djihadistes qui n’ont pas l’habitude de fréquenter les aéroports internationaux ni de solliciter des visas. Par contre, le régime de sanctions, qui s’accompagne de la création d’un panel d’experts, offre un outil supplémentaire pour favoriser l’application de l’accord. Son efficacité va dépendre de la manière dont il est utilisé.  Dans le cas du Mali, les individus ou groupes qui contreviennent à la bonne application de l’accord viennent de tous les bords, y compris parfois de milieux très proches de l’Etat. Le comité en charge d’établir la liste des gens soumis aux sanctions va avoir une tâche délicate : aura-t-il le courage de faire pression sur l’ensemble des différents acteurs qui entravent le processus ? Ne risque-t-il pas d’être utilisé par certains groupes pour exclure ou indexer d’autres groupes, voire même pour régler certaines querelles liées aux trafics ? Les rapports de force au sein même du comité de sanctions, dont la composition reflète je crois celle du Conseil de sécurité, seront déterminants.

Sahelien.com : Sait-on déjà qui pourrait se trouver sur ces listes ?

Jean-Hervé Jezequel : Comme je le disais, il est difficile de le dire aujourd’hui car cela va dépendre de la manière dont vont travailler le panel d’experts et le comité de sanctions. Mais certaines personnes s’inquiètent peut-être plus que d’habitude au Mali : retrouver son nom sur une telle liste n’est pas anodin, que l’on possède ou non un bon compte en banque et plusieurs passeports.

Sahelien.com

 

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