Le mystérieux enregistrement qui agite le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire

Tout le monde l’a entendu, mais personne ne veut en parler micro ouvert. Au Burkina Faso, un retentissant document audio de 16 minutes et 32 secondes intrigue et suscite l’intérêt autant que l’embarras.

Ce document, publié jeudi 12 novembre par Théophile Kouamouo, un journaliste considéré comme proche de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, est présenté comme l’écoute d’une conversation téléphonique entre le général Djibril Bassolé et Guillaume Soro. Le premier est le dernier ministre des Affaires étrangères de Blaise Compaoré et candidat exclu de la présidentielle. Le second est l’actuel président de l’Assemblée nationale ivoirienne et ancien chef rebelle dans le pays.

La supposée conversation aurait eu lieu quelques jours avant l’arrestation de Djibril Bassolé, le 29 septembre. Soit une dizaine de jours après la prise d’otage du président de la transition et de plusieurs ministres par le Régiment de sécurité présidentielle (RSP). Le Burkina Faso est alors dans une passe délicate. Mais le rapport de force n’est plus en la faveur du RSP. Devant l’immobilisme de leur hierarchie, de jeunes commandants ont désobéi à leurs chefs. Ils ont pris l’initiative de venir avec leurs troupes à Ouagadougou pour contraindre les putschistes à déposer les armes. Le RSP est acculé.

Dans le document audio, la première voix, qui ressemble à celle de Guillaume Soro, propose de l’argent et un plan de déstabilisaton du pays pour redonner l’avantage aux putschistes :  » Si on voit qu’il y a une opportunité, vraiment on frappe. (…) Il ne faut pas qu’on frappe de façon isolée. Il faut qu’on frappe sur trois fronts ». Son correspondant, dont la voix ressemble à celle de Djibril Bassolé, répond : « Il faut frapper de manière à ce que même si on recule, les dégâts que l’on a causé font que les choses ne peuvent plus revenir à la situation antérieure ».

La première voix, le supposé Soro, reprend :  » Voilà ce que je voulais te proposer : On frappe dans une ville en haut, quelque-part, là-bas. On récupère un commissariat, une gendarmerie. Eux, ils vont fuir. Ils ne peuvent pas résister. Et, comme on me dit que l’armée est autour de Ouagadougou, si on frappe à un bout, là-bas, l’armée va vouloir se réorganiser pour aller vers là bas. Il sont obligés d’aller se battre. Au moment où ils décollent, on refrappe dans un autre coin. Ca va les paniquer et le RSP, lui, il sort ». Et d’ajouter : « Ceux de de Ouaga sortent et ils frappent des cibles fortes, surtout le PM » (Premier ministre, Isaac Zida, ennemi juré du chef des putschistes, Gilbert Diendéré).

Le plan exposé prévoit que, dans la panique, Michel Kafando, le président de la transition prenne la fuite. Enfin, la voix qui ressemble à Soro, exige de se débarrasser de deux personnalités : Cheriff Sy, président du CNT et brièvement président par interim quand Michel Kafando était retenu en otage, et Salif Diallo, qui fut très proche de Blaise Compaoré avant de créer un parti d’opposition, le MPP, avec d’autres cadres du régime.

Le 29 septembre, Djibril Bassolé était arrêté. Détenu, il est notamment accusé de « haute trahison », « attentat à la sûreté de l’Etat » et aussi de « collusion avec des forces étrangères pour déstabiliser la sécurité intérieure ». Quelles forces étrangères ? Que lui reproche-t-on précisément ? La justice militaire ne communique pas beaucoup, mais elle a confirmé que le domicile de Guillaume Soro avait été perquisitionné. Par ailleurs, le 3 octobre, Michel Kafando avait expliqué sur RFI que « le général Djibril Bassolé est soupçonné d’avoir été complice de ce coup d’Etat. On a repéré un certain nombre, paraît-il, de messages qui font dire que non seulement il était au courant du coup d’Etat, mais qu’il aurait été vraiment un complice plus ou moins actif ».

Plus d’un mois plus tard, la publication de cet audio intervient dans un contexte délicat. Le Burkina Faso s’apprête à tenir les élections qui doivent refermer un an d’une délicate transition politique. En Côte d’Ivoire, Guillaume Soro serait notamment en rivalité avec Hamed Bakayoko (ministre de l’Intérieur), dans la perspective de la succession du président Alassane Ouattara en 2020.

D’ailleurs, la publication de l’audio a surtout fait réagir en Côte d’Ivoire. Le compte Twitter officiel de Guillaume Soro indiquait: « Je savais que ça allait être dur! Mais je ne savais pas qu’on irait si loin! Grossier! » Dans la foulée, des médias ont publié pour un autre enregistrement contenant des éléments du premier. Beaucoup plus court, il ne contient pas d’éléments compromettants pour les deux hommes, mais il accrédite l’existence d’une écoute. Alors que l’entourage de Guillaume Soro parle de « manipulation » et de « coup bas », son porte-parole a déclaré que « l’affaire est pour le moment du domaine de la clameur publique. Si les autorités officielles du Burkina Faso portaient une telle accusation, M. Guillaume Kigbafori Soro aurait une réaction officielle ».

Deux avocats de Djibril Bassolé nous ont affirmé au lendemain de la publication de cet enregistrement qu’il n’avait pas alors été versé au dossier. Me Doudou Thiam admet « des conversations (de son client) avec M. Soro », mais rien qui ressemble à cet enregistrement. D’ailleurs, « si c’est un montage, il est très mal fait ». Il ajoute, que « si un jour il est versé (au dossier), nous le contesterons ». Enfin, s’il y avait eu une ou des écoutes, elles seraient probablement « illégales », souligne-t-il.

Contacté, un haut-gradé de la justice militaire brukinabè a refusé de s’exprimer sur cet enregistrement : « secret de l’instruction ». De même, les autorités burkinabè se gardent de toute déclaration officielle.

Mais en coulisse, certains sont plus bavards. Ainsi, dans l’entourage de Cheriff Sy on s’étonne : « Je ne sais pas comment le journaliste a pu se procurer ça, mais c’est authentique. J’ai déjà écouté l’enregistrement (avant qu’il ne fuite), je crois que c’est bien que les gens sachent ce qui est reproché à Djibril Bassolé ». Plus pondérée, une source sécuritaire burkinabè dit aussi avoir eu connaissance de l’enregistrement depuis quelques temps. Et la première version divulguée correspond à celle qu’il avait pu entendre, sans qu’il puisse affirmer si c’est un montage diffusé pour discréditer Djibril Bassolé et Guillaume Soro. Il pense toutefois que l’écoute est  » un coup de filet des américains ». Une source diplomatique accorde aussi du crédit à cet audio et le juge tout à fait plausible. Elle ajoute : « D’ailleurs, il se pourrait bien qu’il y ait d’autres écoutes et qu’on ne soit pas au bout de nos surprises ».

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