Mali : « L’émergence d’un parti de type Frères musulmans parait peu probable »

L’analyste Cynthia Ohayon, travaillant sur l’Afrique de l’Ouest pour International Crisis Group, s’est intéressée à la question de l’influence de l’Islam sur la sphère politique dans un récent rapport. Elle répond à nos questions. Interview.

Quelle est l’influence de l’Islam sur la sphère politique au Mali, qui comprend 95% de musulmans selon le recensement de 2009 ? C’est la question qui divise et qui est loin d’être tranchée. En 2013,  pendant la campagne pour l’élection présidentielle, l’imam Mahmoud Dicko et Bouyé Haïdara ont soutenu le candidat du Rassemblement pour le Mali, Ibrahim Boubacar Keïta, tandis que Chérif Ousmane Haïdara n’a pas voulu donner de consigne de vote. Auparavant, il y eut un précédent fâcheux, en 2009, avec le Code de la famille qui n’a plus été adopté à cause de la mobilisation organisée par l’imam Mahmoud Dicko, président du Haut conseil islamique (HCI) et « wahhabite ». Depuis, les leaders religieux ont su ce qu’ils pèsent : beaucoup.

Dans un rapport, Islam et politique au Mali : entre mythe et réalité, publié le 18 juillet, International Crisis Group relativise l’alarmisme autour de l’influence de l’islam sur la vie politique au Mali. Dissensions au sein du monde musulman, régulation de la sphère religieuse, participation de responsables musulmans aux compétions électorales, clivage « malékite » « wahhabite », l’ONG sépare le « mythe » de la « réalité » quant à cette influence.

Cynthia Ohayon

Cynthia Ohayon, analyste sur l’Afrique de l’Ouest au sein de l’International Crisis Group (ICG) et auteure du rapport, répond aux questions de Sahelien.com.

Sahelien.com : Pourquoi vous êtes-vous intéressés à la question de l’islam au Mali?

Cynthia Ohayon : Cette question s’inscrit dans un travail de fond sur les dysfonctionnements révélés par la crise de 2012, mais qui la précèdent. Lors de cette crise, des groupes armés se revendiquant de l’islam ont été propulsés sur le devant de la scène, ce qui a accentué le débat sur l’influence des religieux sur la vie publique et politique. Or, cette influence est souvent exagérée, même fantasmée, et nous avons trouvé utile de faire la part du mythe et de la réalité sur cette question. L’enjeu est d’entrevoir comment cette influence du religieux – qui est indéniable mais pas démesurée comme certains le craignent – peut déboucher sur quelque chose de positif ; comment un Mali en crise peut permettre à des leaders religieux, très écoutés par la population, de jouer un rôle de régulateurs sociaux et de contribuer à la résolution des conflits.

L’influence grandissante des religieux au Mali est liée à la faillite de l’Etat

Quel est le lien (de cause à effet) entre la faillite de l’Etat et l’influence grandissante des religieux au Mali?

L’influence grandissante des religieux au Mali est liée à la faillite de l’Etat : elle en est une des conséquences. Les religieux ont d’abord investi le domaine social, en remplaçant un Etat défaillant en matière de services, d’éducation, de santé, etc. A mesure que l’autorité de l’Etat s’est affaiblie et que la classe politique est apparue comme non seulement corrompue, mais aussi incapable de résoudre les problèmes du Mali, les religieux ont émergé comme les seules figures d’autorité encore crédibles auprès de la population. Ceci est d’autant plus vrai dans une société à 95 pour cent musulmane et très croyante, où la religion a un poids social considérable. L’autre lien entre les deux tendances, c’est que l’influence grandissante du religieux peut à son tour affaiblir davantage l’autorité de l’Etat, surtout si les religieux cherchent à investir la vie politique, voire à remplacer les politiciens, ou si l’Etat cherche à reprendre la main de manière trop musclée, ce qui le conduirait à se décrédibiliser davantage.

Dans votre rapport, vous expliquez qu’il faut distinguer « l’influence de l’islam en tant que religion » de celle des responsables musulmans. En quoi est-elle importante cette distinction?

Il faut distinguer l’influence de l’islam, en tant que religion, en tant que corpus de valeurs, et l’influence des responsables musulmans, qui eux se comportent parfois davantage en entrepreneurs, voire en hommes politiques. L’islam a une influence sur la vie publique et politique qui découle de son poids social, de son importance dans la société, dans le quotidien des Maliens. Les responsables musulmans, eux, sont influents parfois pour des raisons autres que la promotion de l’islam : défense d’intérêts personnels (enrichissement), quête de pouvoir ou d’influence. Leur influence résulte souvent de stratégies ou de comportements qui sont finalement assez similaires à ceux des politiciens.

Vous écrivez aussi que derrière ces motivations, qui sont diverses, un courant attiré par l’islam politique émerge, et serait porté par l’imam Mahmoud Dicko. Y-a-t-il, au Mali, un risque de voir naître un parti d’obédience islamiste dans l’avenir proche?

Personne ne peut prédire l’avenir avec certitude. Il faut d’abord rappeler que la Constitution interdit l’existence de partis confessionnels. Il parait peu probable qu’elle soit modifiée dans ce sens dans un futur proche. Les religieux garantissent, y compris l’imam Mahmoud Dicko lui-même, qu’ils ne cherchent pas à conquérir le pouvoir. Des religieux sont toutefois tentés par la politique, certains ont obtenu des mandats locaux par exemple. Mais à mon avis, ils vont plutôt continuer à s’impliquer dans la vie politique de manière informelle et principalement indirecte, en fonction des circonstances. Comme nous l’écrivons dans le rapport, ils cherchent pour l’instant surtout à être des groupes de pression, ou des faiseurs de rois. Avoir de l’influence, en coulisses, plutôt que d’exercer le pouvoir. Rien ne dit que cela ne pourrait pas évoluer dans un futur plus lointain, mais à moyen terme, l’émergence d’un parti de type Frères musulmans parait peu probable au Mali.

Aujourd’hui, la diffusion des discours de haine, des insultes dans les radios, dans les mosquées par les prêcheurs n’est-il pas le signe d’un échec du Haut conseil islamique, qui a pourtant la charge de coordonner les actions au sein de la communauté musulmane?

C’est effectivement au HCI que revient principalement la tâche de réguler le discours religieux et de recadrer les éventuels dérapages. Malheureusement, il est handicapé par des dissensions internes entre les différentes tendances de l’islam qui le composent, les rivalités idéologiques entre celles-ci et les querelles personnelles entre leurs leaders. La tendance dite « malékite », incarnée par Chérif Ousmane Madani Haïdara, se plaint de n’être pas associée au fonctionnement et aux réunions du HCI, qui est dominé par les « wahhabites » représentés par le président du HCI, l’imam Mahmoud Dicko. Tant que les différents courants de l’islam ne parviendront pas à tous s’entendre pour former une instance véritablement représentative de l’islam malien dans sa diversité, il sera difficile pour le HCI de jouer pleinement son rôle, et pour l’Etat d’avoir un interlocuteur unique légitime représentant toute la communauté musulmane.

L’Etat seul ne peut réguler la sphère religieuse, et il n’est pas évident que le HCI puisse l’aider parce que, comme vous venez de le dire, il est paralysé par des divisions internes. Or, aujourd’hui, le souhait le plus partagé est de voir l’Etat intervenir dans ce domaine. Alors, qui pour faire ce travail, selon vous?

Justement, c’est toute la difficulté. Certains religieux nous ont dit qu’ils souhaitaient que l’Etat s’implique davantage, tandis que d’autres mettent en garde contre une intervention trop intrusive de l’Etat.

La réalité est que l’Etat malien n’a ni la légitimité, ni la crédibilité, ni même les moyens pour réguler les activités religieuses. Il faudrait donc établir un partenariat entre les autorités politiques et religieuses.

L’Etat peut donner l’impulsion et se concentrer sur l’accompagnement, mais il ne doit pas s’impliquer de manière trop intrusive dans le domaine sensible de la religion. Les religieux doivent être au cœur de la démarche, c’est à eux que revient principalement ce rôle. L’équilibre est délicat à trouver. Nous avons identifié deux domaines où l’Etat peut s’impliquer : la régulation des propos haineux ou intolérants, que tout le monde déplore, et l’amélioration de la formation des imams, qui est un problème régulièrement cité par nos interlocuteurs. Encore faut-il que la classe politique ait la volonté de véritablement faire bouger les choses, et que les religieux soient d’accord de mettre un peu d’ordre dans la sphère religieuse, quitte à faire des mécontents.

Propos recueillis par Bokar Sangaré

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