Mme Sogoba Jacqueline Konaté : au Mali, « on ne peut pas parler de révolution numérique sans l’accès à internet »

Mme Sogoba Jacqueline Konaté, docteure en informatique, Maitre-assistant à l’Université des sciences, des techniques et des technologies de Bamako (USTTB) - Sahelien.com

Mme Sogoba Jacqueline Konaté, est docteure en informatique, actuellement maitre-assistant à l’Université des sciences, des techniques et des technologies de Bamako (USTTB), dans le département Mathématiques et Informatique. Dans les lignes qui suivent, elle parle de l’économie numérique, de l’accès à Internet qui restent des défis importants à relever au Mali.

Sahelien.com : Vous êtes aujourd’hui maitre-assistant à l’Université des Sciences, des Techniques et Technologies de Bamako. D’après votre parcours, vous avez d’abord travaillé dans un ministère. Pourquoi ce choix de venir dans l’enseignement quand on connait les différentes crises que ce secteur traverse au Mali ?

Dr. Konaté : J’ai décidé de venir dans l’enseignement parce que j’ai été fascinée par les grands professeurs que j’ai rencontrés au cours de ma formation doctorale. J’ai aussi participé à plusieurs conférences en France dans d’autre pays d’Europe comme les Pays-Bas, l’Espagne etc. Voir les chercheurs tous les jours faire avancer la science, c’est quelque chose qui m’a beaucoup touché. En plus, je suis d’un pays où il y a vraiment un besoin d’enseignants. Regardez l’état de nos universités quand on regarde le ratio enseignant-étudiant, c’est vraiment quelque chose qui doit nous interpeler. Je pense qu’on se forme pour former d’autres personnes. Quand je suis venu à l’université, parce qu’entre-temps depuis mon intégration à la fonction publique et ma prise de service j’ai eu à faire un tour dans des cabinets de ministre, ça a duré quelques temps après je suis revenue.

Sahelien.com : Comment définissez-vous l’économie numérique?

Dr. Konaté : L’économie numérique, de façon basique, c’est la mise en œuvre d’application informatique pour les outils de la vie quotidienne, de l’industrie, etc. Il s’agit donc d’informatiser ou de donner des outils informatiques pour soutenir les différentes activités que les gens font habituellement comme dans le monde des finances, l’éducation. Globalement, le numérique va transformer la façon de faire des gens, la façon de travailler. Ça révolutionne, c’est pourquoi on parle de révolution numérique. Donc, l’économie numérique c’est l’économie qui est induite par l’utilisation des technologies de l’information et de la communication. Aujourd’hui, on ne parle plus tellement  de nouvelle technologie parce que c’est n’est plus nouveau, on parle tout simplement de technologie de l’information et de la communication. C’est le réseau mondial d’activité économique qui est rendu possible par l’utilisation de ces technologies, c’est ce qu’on appelle « économie numérique » tout simplement.

Sahelien.com : En quoi cette économie numérique peut-elle être bénéfique pour le Mali ?

Dr. Konaté : Il faut dire qu’au Mali, c’est un peu timide, ce n’est pas assez développé. Le système de transfert d’argent via le téléphone mobile est une technologie de l’information et de la communication. Le fait de faire ce transfert, de pouvoir générer des taxes çà et là, contribue à l’économie numérique. Si on peut faire des déclarations d’impôts ou même le payement d’impôt en ligne avec les sites pour l’administration fiscale et que les commerçants puissent les utiliser, cela peut à mon avis réduire énormément la fraude fiscale. Parce qu’à chaque fois qu’on doit passer par une même personne pour faire des transactions, c’est un danger, ou il y a un risque de corruption. Mais lorsqu’on a recours aux technologies pour faire des transactions et autres, on se met un peu à l’abri de ce risque. C’est un exemple d’activité qui pourrait participer à l’essor de l’économie numérique comme le fait d’avoir des sites de E- commerce pour les différentes entreprises. Cela contribue à la croissance de ces entreprises parce que des études ont révélé que le E-commerce promeut les entreprises. C’est aussi un moyen pour l’Etat de savoir quelles sont les différentes entreprises qui sont là et ce qu’elles font. Cela permet de lutter contre l’économie souterraine : je vends mes articles en ligne et sur mes factures, il y a une partie pour les taxes. Ce n’est pas la même chose que quand je prends mes articles pour me promener de bureau en bureau, de rue en rue où je vends, l’Etat ne percevra pas de taxe quelque part. Nous avons tellement de choses à gagner avec le numérique. Je pense que nos Etats doivent tout faire pour favoriser le développement de ce secteur. Par exemple aujourd’hui en Inde, le Premier ministre est en train de promouvoir une politique de démonétisation, c’est-à-dire enlever complètement l’espèce dans les transactions commerciales. Et maintenant pour payer même un employé de maison, on est obligé de passer par les portes monnaies électroniques, donc on déclare quelque part qu’on emploie quelqu’un. A chaque fois qu’on le paye, à chaque transaction, il y a des taxes qui sont prélevées, donc moi je pense qu’il faut qu’on parte vers ça.

Sahelien.com : Avec les avantages de l’économie numérique et tout ce que représente le commerce électronique, que diriez-vous aux autorités pour qu’elles fassent de ce secteur une priorité ?

Dr. Konaté : Je pense que les chiffres en disent long. Au Mali, il y a tellement d’artisans, d’ouvriers qui méritent d’être promus. Nous avons des gens qui fabriquent des objets artisanaux, les sacs, les chaussures, les colliers etc. Ils ne sont pas connus, pourtant ce sont des objets très recherchés par des touristes qui visitent notre pays. D’ailleurs, quand on analyse bien les objets qui sont vendus sur les sites de vente en ligne, il y a beaucoup d’objets artisanaux et touristiques. Au Mali, nous avons pas mal de choses à proposer à ce niveau. Les hôtels que nous avons peuvent être réservés en ligne, payés en ligne. On peut promouvoir les différents produits, les tissus que nous fabriquons à travers le commerce électronique. Il faut qu’on booste ce domaine-là.

Cependant, il faut reconnaître qu’il y a un grand problème au Mali, qui est l’accès à l’internet. Les utilisateurs des différents services en ligne n’ont accès à internet que par le mobile parce qu’ils n’ont pas d’ADSL à la maison, pas de fibre optique ou d’autres moyens pour accéder à ces différentes applications si ce n’est que leur mobile. Et l’internet mobile n’est accessible qu’à ceux qui ont les Smartphones. Ils ne sont pas nombreux non plus. Il y a beaucoup d’efforts à faire pour que les gens puissent accéder à internet parce qu’on ne peut pas parler de révolution numérique sans l’accès à internet, c’est incontournable. Toutes les applications qu’on développe doivent être hébergées au niveau des serveurs, et les serveurs doivent être interconnectés à internet pour que les gens puissent les utiliser. L’accès à internet ne doit plus être un problème dans ce pays pour que l’économie numérique puisse se développer.

Sahelien.com : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes, notamment les femmes qui souhaitent emboiter votre pas ? 

Dr. Konaté : Le secteur des technologies de l’information et de la communication a de l’avenir tout simplement. J’encourage les jeunes filles et aussi les jeunes garçons à s’intéresser vraiment à ce domaine, parce que c’est le secteur qui emploie le plus aujourd’hui dans le monde. Aux Etats-Unis, dans la Silicon Valley, on est à la recherche de milliers de jeunes ingénieurs en informatique. Et vous avez vu récemment, quand l’actuel président américain a décidé de mener une politique anti-migratoire, les entreprises qui manifesté leur désaccord sont des géants du numérique, Microsoft en premier, parce que ça ne les arrange pas. Les ingénieurs américains ne sont pas suffisants pour le besoin de la Silicon Valley. Ils attirent les jeunes indiens, africains et européens. Pour encourager mes étudiants,  j’ai présenté un ami ingénieur informaticien qui vit aux Etats-Unis. Il dit qu’aux Etats-Unis, il y a des employeurs qui lui disent : « Il faut te cloner. Si tu en es capable, nous on va t’embaucher autant de fois, tellement que le besoin est là. » On cherche des ingénieurs en informatique aux Etats-Unis, alors si c’est ainsi là-bas pourquoi ça ne serait pas de la même manière ici puisque nous on a même pas commencé. Nous avons tellement de besoin à ce niveau, nous devons développer tellement d’application, de numériser tellement le secteur.

 Sahelien.com : Pourquoi ne pas faire la même chose à votre niveau?

Ma vision, c’est de développer ce secteur au Mali puisque nous en avons aussi besoin. Nous n’avons pas à envoyer nos meilleurs, il faut qu’on les exploite également. Pour cela, il faut qu’on leur donne du travail et qu’on ait une politique dans ce sens. Le Mali a besoin d’ingénieur en informatique. Pourquoi ne pas attirer nos ingénieurs qui sont là-bas, pour qu’ils viennent nous aider dans le développement de ce secteur dans ce pays. C’est vraiment ce que j’ai à dire à la jeunesse.

 

Propos recueillis par Sory Kondo

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