Opinion: L’Africain n’est pas chez lui

L’expérience des migrants africains en Afrique montre que le panafricanisme – qui relie l’identité africaine au continent – est un leurre.

Johannesbourg, avril 2015 : Emmanuel Sithole, migrant africain, au terme d’une course poursuite sans merci dans les rues du township d’Alexandra, se fait attraper et sauvagement assassiner. Pour nombre d’observateurs, c’est le point culminant dans la dernière saison infernale de brutalité contre les étrangers africains en Afrique du Sud, avec son lot d’attaques contre des commerces appartenant à des migrants et à des réfugiés somaliens et éthiopiens, et son quota de commentaires des politiques et autres personnages publics sud-africains. L’on parle à demi-mot de mesures contre les étrangers ; parfois on soutient ouvertement la vague de xénophobie qui déferle sur le pays de Mandela.

Le professeur Achille Mbembe – immigré lui-même, et l’un des plus grands universitaires africains, en appela à la raison :

Enfin, un mot sur les « étrangers » et sur les « migrants ». Nul Africain n’est étranger en Afrique ! Nul Africain n’est un migrant en Afrique ! L’Afrique, c’est notre terre à nous tous, n’en déplaise aux frontières absurdes. C’est une vérité qu’aucun national-chauvinisme ne peut effacer.

Les paroles de Mbembe sonnèrent juste, et furent répétées, même transformées en memes, l’on s’efforçait d’amplifier ce discours anti-xénophobe. L’instinct était juste, fort et nécessaire, mais erroné, et contraire à la réalité de la vie de nombre d’Africains. Les Africains ne sont pas partout chez eux en Afrique. Nous sommes tout autant en exil, dans l’exclusion ici – en tant que migrants, réfugiés, déplacés – que partout ailleurs. Ce fait, il importe de le reconnaître, si l’on veut se libérer des platitudes dénuées de sens sur la solidarité, et se mettre à construire des sociétés équitables et justes.

Faire appel à une identité africaine universelle, cela participe d’une volonté tout à fait légitime de contrer, dans le climat islamophobe actuel, une sorte d’européennisation rampante des politiques sur la mobilité et la migration mises en œuvre par les gouvernements africains. Le panafricanisme, c’est un défi salutaire posé à l’idée que l’identité – qu’elle soit nationale, ethnique ou religieuse – puisse être un critère d’exclusion appliqué à des Africains en Afrique. Il s’ancre dans une conception de l’identité anti-coloniale élaborée par les indépendantistes historiques pour présenter un front uni contre les tactiques des colons – diviser mour mieux régner.

Ce fut enfin une récupération nécessaire, dans le sens que la figure du ‘Nègre’, créée de toutes pièces par des Européens, devait être purgée de son contenu colonial. Il fut jugé utile cependant, pour des raisons politiques, de conserver la notion d’une identité « une ». Beaucoup parmi les écrivains et les penseurs anti-coloniaux les mieux connus – Cabral, Biko, Sankara – renvoient à « l’Africain » ou aux « noirs » de manière explicitement unitaire, dans leur quête vers une identité transnationale et même transgénérationnelle.

Le problème, c’est que cette distillation hâtive d’une essence africaine finit par lier celles-ci, de manière quasi-irrévocable, à quelque chose d’extérieur à elle : une terre. Réconfort dans l’immédiat, mais à la longue, de l’eau au moulin de ceux qui voudraient exclure les Africains dans d’autres parties du globe. Effet secondaire indésirable, qui justifie le cri de « Rentrez chez vous ! » – le rejet que subissent tant d’Africains partout dans le monde. Etre noir, c’est porter l’Afrique partout où l’on va ; un Africain ne peut jamais donc « quitter » l’Afrique. Pour ceux qui sont partis contre leur gré, cela peut raviver l’espoir d’un retour, mais qu’en est-il pour les autres ? Cette conception de l’identité africaine ferme les yeux sur l’idée que dans le concept du « chez soi » il peut – et il doit – y avoir une part de choix.

Ce qui se passe en Afrique de l’Est depuis le mois d’avril montre à quel point est illusoire l’idée que les Africains puissent être « chez eux » partout sur le continent. Considérons les Somalis, et leurs rapports avec leurs voisins, au Kenya et en Ethiopie. Selon la plupart des historiens, le peuple somali est arrivé en Afrique de l’Est bien avant les peuples bantous et nilotiques ; mais les Somaliens qui fuient la violence généralisée qui sévit chez eux depuis des décennies sont traités comme des citoyens de seconde classe au Kenya et en Ethiopie.

Des facteurs politiques et historiques ont contribué à ces tensions ; les choix économies hypercapitalistes de ces deux pays les ont aussi aggravées. Les Somaliens kenyans subissent le tribalisme constitutif du sphère public kenyan, mais aussi les conséquences du fait de constituer une minorité physiquement, visiblement distincte dans un univers où le « noir » est un concept hautement malléable. Partout ailleurs dans le monde, on serait tous des noirs africains, point ; en Afrique, certains d’entre nous sont plus noirs que d’autres.

La communauté somalienne au Kenya est transnationale, et très mobile. De longue date, elle enjambe le Kenya, la Somalie et l’Ethiopie. L’on devrait être en admiration devant les nombreuses façons dont l’identité culturelle somalie a transcendé les frontières géographiques, et survécu à des événements historiques éprouvants. Elle a amplement démontré à quel point peut être futile et dépourvu de sens la notion d’une identité strictement nationale. Au lieu de cela, les Somaliens qui vivent au Kenya sont considérés comme des ‘autres’, de manière radicale – niés dans leur humanité. Ce sont des étrangers, des migrants dans leurs propres maisons.

Cela vient en partie du conflit qui dure depuis un quart de siècle en Somalie. Depuis le coup d’Etat de 1989, les réfugiés affluent au Kenya ; faisant du pays l’hôte du plus grand nombre de réfugiés en Afrique (jusqu’à l’an dernier du moins), et du quatrième plus grand nombre de réfugiés dans le monde. La majorité de ces réfugiés sont accueillis dans les camps de Daadab et de Kakuma. L’on dit souvent que si Daadab était considéré comme une ville, ce serait la troisième ou la quatrième ville du pays. Pour beaucoup de Kenyans, l’identité somalie se superpose au fait d’être réfugié – malgré le fait que le Kenya accueille aussi des réfugiés de 32 autres pays, et possède une communauté somalie assez considérable depuis bien avant les évévements qui ont disloqué ce pays.

Le traitement subi par les Somalis du Kenya s’expliquent aussi par les effets résiduels du colonialisme au Kenya, largement occultés dans un discours officiel qui simplefie considérablement les choses. Les Kenyans savent bien que leur pays était autrefois une colonie britannique, mais oublient que le processus du colonialisme ne fut pas partout identique. Il y eut des résistances, plus ou moins réussies, depuis les villes-états de la côte qui ne furent jamais officiellement colonisées, jusqu’aux camps de concentration remplis des Nandi et des Kikuyus et à la résistance somalie dans le district frontalier du nord (le NFD).

Ce dernier fut de longue date un territoire contesté, aussi bien pendant les 60 ans de mainmise britannique sur le Kenya que pendant le demi-siècle d’indépendance qui suivit. L’héritage de cette rébellion, ou plutôt de la mauvaise gestion de celle-ci par les gouvernements aussi bien coloniaux qu’indépendants, c’est une méfiance réciproque entre le gouvernement et la communauté somalie, et un sous-développement à caractère punitif. Le Kenyan moyen n’étudie pas cette partie de l’histoire de son pays, mais accepte sans la questionner la version officielle, qui perpétue les habitudes de gouvernance toujours empreints du ‘diviser pour mieux régner’ colonialiste.

Ainsi, l’identité somalienne au Kenya existe à travers ces fissures, de bien des façons inchangée depuis des millénaires, mais aussi aliénée par l’histoire, et par des stratégies de gouvernance qui en fait perpétuellement des ‘autres’ par opposition à un noyau kenyan lui-même tiraillé, profondément divisé.

An avril 2015, des miliciens d’Al-Shabaab prirent d’assaut l’université de Garissa, le premier établissement d’enseignement supérieur jamais construit dans le nord-est du pays. Le siège dura des heures, grâce aux erreurs tactiques commises par la force policière kenyane, notoirement corrompue. Le bilan : 144 victimes, en ne comptant que celles que l’on a retrouvées. La réponse du gouvernement fut de menacer de fermer le camp de réfugiés de Daadab, tout proche ; un couvre-feu strictement appliqué dans la ville de Garissa, et des mesures puntives à l’encontre des citoyens somaliens et des réfugiés à Nairobi. Or, tous les attaquants étaient des kenyans…

Là où l’exclusion des Somaliens kenyans montre son aspect le plus brutal, c’est dans la punition collective. En 2014, suite à l’attentat terroriste du centre commercial Westgate à Nairobi quelque mois plus tôt, le gouvernement mena opération massive dans la ville à l’encontre de tous les réfugiés somaliens, y compris ceux qui étaient citoyens du Kenya ; ceux qui ne pouvaient pas soudoyer les militaires furent emmenés à Kasarani, le stade le plus grand de la ville. Beaucoup furent détenus pendant plusieurs jours ; un nourisson, laissé seul à la maison, est mort pendant que sa mère était prisonnière dans le stade.

Presque trente ans auparavant jour pour jour, lors de la rébellion Shifta dans le nord du pays, les forces gouvernementales avaient massacré quelques 5000 Somalis kenyans à l’aérodrome de Wagalla, près de Wajir. La Commission de vérité et de réconciliation constituée après les violences post-électorales de 2008 a reconnu cette tuerie comme la pire des violations des droits de l’homme dans l’histoire du pays. Mais, malgré le fait que personne ne contesta la réalité des faits, le gouvernement ne fit des excuses officielles qu’en 2015.

La violence physique est la culmination d’une violence systémique insidieuse que les Somalis au Kenya subissent tous les jours : à travers des discours ethno-chauvinistes, des remarques désobligeantes et des représentations négatives dans la culture populaire, et par une marginalisation politique et économique. La rhétorique officielle autour des attentats terroristes n’a fait qu’exacerber ces tendances ; l’on fait l’amalgame, ‘en plaisantant’, entre Somalis et Shabaab. Les espaces où ils se sentent en sécurité se sont dramatiquement rétrécis ; il n’y a plus cette marge d’empathie et d’acceptation dont les réfugiés ont besoin pour se stabiliser après avoir fui leur pays. Un Somali au Kenya est toujours un étranger, même quand il ne l’est pas.

La relation qu’ont les Kenyans avec leur population d’origine somalie est loin de faire exception en Afrique. L’on songe au traitement en Mauritanie de la population non-arabe ; à celle de la population d’origine soudanaise en Egypte ; aux hiérarchies ethniques dans les îles de l’Océan indien ; la liste est longue. La réalité, c’est que, comme tous les autres continents, l’Afrique est complexe, et fragmentée. Les Africains sont tout aussi capables que n’importe qui de comportements visant à enfermer les personnes dans la catégorie des ‘autres’, et tout aussi capables de recourir à la violence extrême pour soutenir ce processus.

En fait, la tendance à sous estimer la capacité des Africains pour la violence est tout aussi déshumanisant que la tendance à la surestimer, car elle nous dispense de tenir compte des complexités de la nature humaine. Elle dit que nous sommes différents, non pas à cause de nos choix, ou des décisions que nous prenons, mais à cause de ce que nous sommes ; c’est cette thèse qui permet à nos dirigeants politiques de retomber dans des platitudes vides de sens, au lieu de relever les défis de la modernité.

Les milliers d’Africains qui ont cette année bravé tous les dangers en traversant le Sahara, ensuite le chaos libyen, pour trouver la mort en Méditérannée, nous rappellent que l’exclusion des Africains entre eux n’est pas seulement persistant, mais va en s’empirant, et rend les gens de plus en plus déespérés. L’exclusion économique – en niant aux gens la possibilité de gagner un minimum vital – est aussi désastreuse que l’exclusion politique ou sociale, surtout dans des sociétés où la richesse ou la propriété sont des barrières aux opportunités essentielles comme l’éducation ou le marriage. L’égoïsme et la cupidité des dirigeants africains ont poussé des centaines de milliers de Soudanais du Sud, de Burundais, à gagner les camps de réfugiés, où nombre d’entre eux sont morts victimes de maladies évitables, ou d’attaques armées. Ces éléments essentiels qui font qu’on peut se sentir en sécurité – la paix, la stabilité, le fait d’avoir un « chez soi » – leur ont été arrachés par leurs « frères » africains.

La réalité est que des millions d’Africains sont des étrangers et des migrants en Afrique même, arrachés au sentiment d’eux-mêmes par le pouvoir, la violence directe ou indirecte. En fait, la xénophobie semble être un résultat inévitable des états capitalistes contemporains : à mesure que les ressources se raréfient, l’identité – qu’elle soit ethnique, religieuse ou nationale – devient un critère qui détermine qui aura droit à une part du gâteau. Même la contestation – structurelle ou physique – n’est pas exempt de la xénophobie, qui en devient l’un des moteurs. Ce n’est pas un phénomène proprement africain, mais il n’est pas non plus européen ou américain ; et il ne pourra en aucun cas être combattu par des appels bien-intentionnés mais naïfs à une supra-identité abstraite.

Je suis séduite par l’idée d’une identité panafricaine, bien sûr. Mais une telle identité doit être le produit d’une vision réaliste du continent aujourd’hui, et guidée par une croyance en notre humanité commune. Je rêve d’un panafricanisme qui nous tire vers quelque chose, au lieu de couvrir et de gommer des échecs très réels et très dangereux. Mettre un terme à la violence en Afrique doit passer par une refonte des états africains, pas seulement d’un point de vue purement politique. On ne peut faire l’économie d’un regard critique sur les problèmes créés par la décision d’accepter l’organisation capitaliste, sous prétexte de viser le noble idéal d’utopie supranationale.

Pour l’heure, nous devons rejeter la tendance actuelle consistant à renforcer toujours davantage des systèmes d’organisation dont l’existence est basée sur l’accumulation sans limite de richesses par un très petit nombre de gens. Nous devons arrêter de mener les guerres des autres, et rejeter les accords internationaux ou les interventions qui encouragent l’oppression de populations locales en fonction des problèmes d’autres pays.

Le panafricanisme est né dans l’esprit de gens qui croyaient fortement au pouvoir de la base ; que la libération de l’Afrique devait commencer par celle des gens qui ont porté les plus lourds fardeaux de l’oppression. La plupart des états d’Afrique d’aujourd’hui ne l’ont pas fait, pas encore. Pour être chez nous, il faut des sociétés qui soient tournées vers les plus vulnérables ; qui se mettent en devoir de fournir les mêmes ressources, et les mêmes droits, dont jouit une majorité insoucieuse. La sécurité ; la santé ; l’éducation. Un chez soi pour reposer corps et tête épuisés. Nous n’y sommes pas encore.

Par définition, un étranger, c’est quelqu’un à qui fait défaut le droit fondamental d’exiger quelque chose du pays dans lequel il ou elle se trouve. Aujourd’hui, trop d’Africains sont dans cette situation de ne pas être en droit de dire « je suis, j’existe » dans leur pays. Trop d’Africains sont encore des étrangers et des migrants en Afrique.

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