Présidentielle 2018 : le chercheur Baba Dakono livre son analyse

La campagne électorale pour la présidentielle du 29 juillet prend fin ce vendredi à minuit. Baba Dakono, chercheur à l’antenne de Bamako de l’Institut d’études de sécurité (ISS) répond aux questions de Sahelien.com sur le processus électoral.

Quel est le véritable enjeu de la présidentielle au Mali ?

Le premier enjeu autour de cette élection présidentielle, c’est d’abord la consolidation des acquis démocratiques. Comme vous le savez, le pays traverse une crise depuis 2012. A la suite de cette crise, une élection avait été organisée en 2013 qui a permis l’élection de l’actuel président. En 2018, l’enjeu c’est de pouvoir poursuivre tous les efforts de stabilisation. Cette élection intervient dans un cadre où, la plupart des partenaires et même des acteurs nationaux étaient dans une logique de poursuivre la stabilisation, de restaurer l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire. Finalement l’enjeu premier pour cette élection c’est de dire qu’après 2013, on est quand même parvenu à organiser une élection présidentielle dans ce pays qui connait selon les observateurs, l’une des crises les plus pointues de son histoire tant sécuritaire qu’institutionnel. L’autre enjeu c’est surtout pour les populations maliennes notamment les électeurs qui doivent, au sortir de cette élection, choisir celui va conduire le pays pour les cinq prochaines années. Celui-là va essayer de répondre aux défis qui perdurent depuis 2013 notamment la sécurisation du pays, la poursuite du processus de paix et les réformes nécessaires tant au niveau sécuritaire qu’au niveau macro-économique mais également au niveau institutionnel. En fait, en termes d’enjeux, c’est la poursuite de la sécurisation du processus de paix mais aussi les réformes utiles et nécessaires pour le pays.

« Cette campagne qui doit être l’occasion d’échanges véritables (…) a quand même eu des limites… »

Quel regard portez-vous sur les trois semaines de campagne électorale ?

Il y avait beaucoup d’appréhensions autour de cette campagne présidentielle parce que l’élection intervient dans un contexte sécuritaire assez précaire, mais également un contexte de tension politique avec une cristallisation du débat autour de l’actuel président c’est-à-dire pour ou contre le président. Et dans ce contexte de tension et de cristallisation, on a remarqué une montée en puissance de la violence, d’abord verbale, mais également des échauffourées entre partisans et opposants à l’actuel président. Heureusement, la campagne n’a pas vu d’incident qui puisse permettre de dire que finalement cette violence est exacerbée. Donc on a assisté à une campagne plus ou moins paisible. Mais il est aussi important d’attirer l’attention sur le fait que finalement cette campagne qui doit être l’occasion d’échanges véritables entre ceux qui veulent être président de la République et les populations a quand même eu des limites notamment au niveau du déplacement des candidats. On a remarqué que la plupart d’entre eux se sont arrêtés au niveau des grandes villes, des chefs-lieux de région, sinon au niveau des cercles. Il n’y a pas eu de descente pour beaucoup de nombreux candidats dans les localités du pays profond. Cela s’explique par les questions logistiques mais aussi par le contexte sécuritaire qui est précaire. Il y a également eu des incidents çà et là où des partisans de certains candidats ont été la cible d’actes criminels qui sont de nature à entacher un  peu cette campagne électorale mais finalement qui ne mettent pas fondamentalement en cause l’aspect échange, le contact avec les communautés. L’autre aspect de la campagne qui ne portait pas sur les appréhensions, c’était la focalisation du débat autour de l’actuel président, pour ou contre le président qui avait focalisé le débat. Mais fort heureusement, on a vu quand même des candidats avec des propositions qui ont été discutées, des propositions qui ont été analysées par certains jeunes. Finalement, on a eu une campagne qui se passe plus ou moins bien et qui se fait également sur fond de débat, de proposition.

Quelle lecture faites-vous des programmes des candidats ?

L’un des effets positifs de la modification de la loi électorale qui interdit la distribution de tissus imprimés au cours de la campagne, a été de pousser les candidats à proposer des actions concrètes pour les 5 prochaines années. C’est vrai qu’il y a un certain décalage entre les programmes et projets de société proposés par les candidats. Autant on peut retrouver chez certains des propositions concrètes, une vision, des stratégies, autant on rencontre chez d’autres candidats des catalogues de bonnes intentions. Mais toute chose est-il que les candidats ont quand même fait des propositions, certaines sont ambitieuses, d’autres sont raisonnables. Et ces propositions ont été discutées, analysées par des groupes de jeunes, de femmes. C’est vrai que le niveau du débat sur les projets et programmes n’a pas atteint celui escompté, mais il y a un début à l’occasion de cette campagne. Il y a des propositions plus ou moins réalisables mais il y a quand même des propositions et des débats autour de ces propositions-là.

« Aujourd’hui, on est focalisé sur la présence de l’Etat mais cette présence doit être utile aux communautés. »

Quelles seront les priorités du futur gouvernement ?

L’une des priorités qui sous-tend tous les autres, c’est la capacité de l’Etat à être sur l’ensemble du territoire mais aussi à être utile aux communautés. C’est donc le défi de la restauration de l’autorité de l’Etat mais pas seulement. Aujourd’hui, on est focalisé sur la présence de l’Etat mais cette présence doit être utile aux communautés, parce que quand on regarde la crise qui secoue le pays, c’est principalement une crise de gouvernance qui a mis en exergue les failles dans la gouvernance actuelle. Et ces failles sont exploitées d’abord, par les groupes extrémistes violents mais également par tous les réseaux criminels pour finalement braquer les communautés contre cet Etat là. Même si aujourd’hui, on parvient à assurer une présence de l’Etat, si c’est une présence comme cela se faisait par le passé, il n’est pas exclu qu’on retombe dans les mêmes insurrections populaires, dans l’exploitation des griefs des frustrations des populations contre ce Etat par différents groupes armés. La priorité des priorités, on va dire, c’est pour l’Etat de pouvoir restaurer son autorité mais aussi d’être utile aux communautés en leur rendant des services prioritaires : l’éducation, la santé et également la justice qui a été perçue pendant comme corrompue et inéquitable. Aujourd’hui, c’est cette priorité qui sous-tend le reste, c’est celle-là qui va permettre d’assurer une meilleure sécurisation du pays et de consolider le processus de paix qui reviennent dans toutes les propositions des candidats à cette élection.

Propos recueillis par Sory Kondo Augustin K. Fodou

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