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Crise casamançaise : Quarante ans après, pourquoi on en est encore au temps mort ?

Par Aïda Dramé

Depuis 1981, la Casamance, région située au Sud du Sénégal est en proie à un conflit dit « de basse intensité », opposant le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), groupe rebelle sécessionniste et le gouvernement sénégalais.

L’origine de cette crise se trouve dans les classifications coloniales françaises qui opposent les Diolas, discriminés pour leur système de croyance non-abrahamique et leur mode de vie rural, aux Wolofs, stéréotypés comme étant « évolués », « musulmans », « urbains » ; la marginalisation économique des premiers ainsi que la répression du MFDC par l’État.

Quarante après le déclenchement du conflit et malgré certaines tentatives de rétablissement de la paix, cette région se trouve en situation de « ni guerre ni paix », faisant de cette crise la plus vieille guérilla du continent. Retour en deux points sur l’échec de la justice transitionnelle en Casamance.

La résolution traditionnelle des conflits s’est avérée inefficace

Une des interventions utilisées pour mettre fin au conflit armé casamançais repose sur la tradition de la parenté à plaisanterie entre les Diolas et les Sérères. La parenté à plaisanterie est définie comme « une relation entre deux personnes dans laquelle on est par la coutume permis, et dans certains cas requis, de taquiner ou de se moquer de l’autre, qui à son tour est tenu de ne pas s’offenser » (1).

Ce mécanisme traditionnel reposait donc sur l’impératif moral selon lequel puisque le Diola et le Sérère ont cette relation de plaisanterie, ils ne devraient pas lutter contre eux mais plutôt vivre en paix. Se sont ainsi multipliés les événements dans lesquels on le promouvait. À titre d’exemple on peut citer le Festival des origines orchestré par Saliou Bambou alors gouverneur de Fatick en collaboration avec l’Amicale des Sérères, en décembre 1993. A travers des représentations artistiques, était véhiculé un message pacifique et d’union nationale devant une grande audience diola et sérère.

Dans son allocution d’ouverture, le gouverneur Sambou a décrit la situation délicate du Sénégal et la présente « violence partisane », que le festival culturel devait aborder par le biais d’un « retour aux sources » et a ainsi conté le mythe d’Aguène et de Diambogne qui faisait allusion au cousinage entre les Diolas et les Sérères. Pour le gouverneur Sambou, si l’appartenance des Sérères au Sénégal est incontestable il en est de même en ce qui concerne celle des Diolas ; le succès de ce festival s’est finalement soldé par l’établissement de l’Association culturelle des Aguéne et des Diambogne (2).

L’année suivante, en 1994, s’est tenu un colloque sur les convergences culturelles au sein de la nation sénégalaise, organisé par le président de l’époque Abdou Diouf et qui—basé sur les pensées et travaux de Cheikh Anta Diop et de Léopold Sédar Senghor—avait comme objectif de faire comprendre que tous les groupes ethniques du Sénégal auraient une origine commune qui daterait d’avant la période précoloniale et donc d’avant la délimitation des régions (3). On assistait durant le colloque à des déclarations telles que « vous voyez donc que tout le monde est frère et que le peuple sénégalais a existé avant la nation sénégalaise » ou encore « le Colloque sur “les convergences culturelles au sein de la nation sénégalaise” magnifiera, vous le savez, l’unité nationale sénégalaise édifiée à partir des brassages opérés par nos peuples au cours de l’histoire.

Ces brassages ont abouti à ce miracle que nous demandons à Dieu de sauvegarder, et qui fait que nous sommes tous, quelle que soit notre ethnie, membres de la même et unique famille » (4)  ; martelant ainsi encore une fois l’idée d’union nationale et sous entendant que le peuple casamançais ne devait pas se sentir distinct des autres peuples sénégalais et par conséquent l’idée d’une sécession était une alternative désastreuse.

Comme autre mécanisme traditionnel de résolution du conflit, a été également effectuée la cérémonie du bois sacré qui vise à formuler des prières pour un retour définitif de la paix.

Loin de là l’idée de nier l’utilité potentielle des mécanismes traditionnels de résolution des conflits. Mais pour de nombreux analystes, à l’instar de Niagalé Bakoyoko et Fahiramane Rodrigue Koné, ces mécanismes comportent de nombreuses failles. Ilssont le plus souvent, soulignent-ils, mis en place dans le but de prévenir ou de résoudre des conflits d’ordre mineur. De ce fait, leur portée à l’échelle nationale, régionale et internationale est difficile à mesurer. De surcroit, la spécificité culturelle de ces mécanismes les réduit de facto aux communautés, qui ont l’habitude de les appliquer, sans pour autant offrir de perspectives concrètes d’élargissement ou de systématisation (5).

Aussi, en utilisant les mécanismes traditionnels de résolution de conflit, il est difficile d’établir la distinction entre civils et combattants—principe pourtant fondamental en droit international humanitaire—ce qui peut rendre le processus de paix sens dessus dessous.

Ainsi, dans la crise casamançaise, ces mécanismes n’ont pas de réelle portée pour ne pas dire qu’ils s’avèrent inefficaces. De plus, pour quelle raison résoudre par le biais de la tradition un conflit qui n’a pas été déclenché par des facteurs traditionnels ?

Des hommes sénégalais exécutent une danse de lutte traditionnelle Ekonkon au coucher du soleil dans le village de Kabrousse, dans la région de la Casamance, dans cette photo du 8 janvier 2006. REUTERS/Finbarr O’Reilly

Une rébellion disparate ; un gouvernement qui vacille entre répression et attentisme

L’une des principales entraves au processus de paix en Casamance réside dans la disparité de la rébellion. En effet, le MFDC est scindé en deux blocs soit le Front Sud et le Front Nord. Ces divergences au sein d’une rébellion jadis unie, ont commencé à voir le jour à la suite des accords de Cacheu et Banjul en 1992 qui cherchaient à consolider le premier cessez-le-feu signé par Sidy Badji et le gouvernement sénégalais.

L’Abbé Diamacoune a condamné la signature de cet accord parce qu’il considérait qu’au sein de celui-ci n’a pas été abordé la requête principale du MFDC soit l’indépendance de la Casamance (6). Sidy Badji, alors chef de la rébellion à l’époque et ses adeptes se sont donc regroupés sous le Front Nord et optaient pour la voie des négociations.

Au même moment se mettait en place au Sud de la Casamance un groupement autour de l’Abbé Diamacoune, de Salif Sadio et de Léopold Sagna qui allaient devenir les pionniers du Front Sud qui eux, adoptaient une stratégie défensive et préféraient maintenir leurs enclaves guerrières (7). Soulignons aussi qu’au sein de ce Front Sud, existaient des tensions puisque certains estimaient que l’Abbé Diamacoune reste un homme d’Église et donc un homme pacifique, plus enclin aux négociations qu’à l’option militaire. Il perdait ainsi au fur et à mesure son prestige au sein des Maquisards (8).

Une division qui a d’ailleurs profité au gouvernement sénégalais pour jongler entre attentisme et répression. En effet, peu importe le gouvernement au pouvoir, nous remarquons qu’il n’y a clairement pas cette volonté d’accorder l’indépendance à la Casamance, cette option n’a été envisagée aucunement. L’ancien président Abdou Diouf, dès son entrée en fonction avait mis en place diverses stratégies répressives excepté quelques accords notamment ceux de Cacheu et de Banjul, que d’aucuns ont d’ailleurs jugé que n’étant que de façade.

L’ancien président Abdoulaye Wade pour sa part, bien qu’optant beaucoup plus pour la médiation que son prédécesseur, convergeait néanmoins avec ce dernier sur le maintien de l’emprise militaire sur cette région et le refus de lui accorder l’indépendance. Sa démarche a d’ailleurs été jugée ambiguë. Enfin, actuellement sous le régime de Macky Sall, l’armée sénégalaise effectue depuis le 26 janvier dernier des raids contre le MFDC.

Ainsi, pour reprendre les propos de Jacques Ziller, « l’État jacobin sénégalais héritier de la tradition française se veut un État unitaire, c’est-à-dire un État possédant un seul centre d’impulsion politique et gouvernementale dans lequel tous les individus placés sous sa souveraineté obéissent à une seule et même autorité ». (9)

À cela faut aussi ajouter la perte de soutiens intérieurs et extérieurs. Les soutiens irakiens ou libyens envers les rebelles n’ont jamais été que superficiels et restreints. Certes, note Jean Claude Marut, des livraisons d’armes iraniennes via la Gambie ont permis pendant un laps de temps au MFDC de prendre le dessus contre l’armée sénégalaise, mais une telle démonstration de force était aussi une preuve de faiblesse puisqu’elle révélait la dépendance des rebelles vis-à-vis d’acteurs extérieurs.

De surcroit, depuis que le conflit a débuté, le MFDC n’a jamais réussi à élargir son audience à l’ensemble de la Casamance ; celle-ci étant réduite qu’à la partie Diola. Ceci, pour paraphaser une fois de plus, Jean Claude Marut s’explique pour plusieurs raisons qui se résumeraient à son attentisme vis à vis des préoccupations quotidiennes de populations qu’il prétend pourtant défendre ; son cantonnement à l’option militaire et au désir de sécession ne cherchant pas d’autres alternatives ; son banditisme : agression vis à vis des civils, pillage de boutiques, braquage de véhicules, règlements de comptes internes, corruptions mais aussi la faiblesse de son argumentaire qui se base sur le mythe et la thèse du complot et qui de ce fait est l’objet de vives critiques (10).

Pour toutes ces raisons, nous nous demandons à quand la paix définitive en Casamance ? Faudrait-il accorder l’indépendance aux casamançais ou plutôt essayer de mettre en place un système fédéral dans lequel les diverses compétences seraient partagées entre différents états fédérés, ce qui ferait que la Casamance se sentirait moins mis à l’écart ?

Quoi qu’il en soit, au Sénégal l’État-Nation est en crise.

  1. Radcliffe-Brown, A.R, « On Joking Relationships », Structure and Function in Primitive Society, London: Cohen and West, 1952.
  2. Ferdinand de Jong, « A Joking Nation: Conflict Resolution in Senegal », Canadian Journal of African Studies, 2005.
  3. Étienne Smith « La nation « par le côté », le récit des cousinages au Sénégal », Cahiers d’études africaines, 2006.
  4. Tambadou, Moustapha, ed. Nd, « Les convergences culturelles au sein de la nation Sénégalaise », Actes du colloque de Kaolack, Ministère de la Culture et Coopération Française, 8-13 juin 1994.
  5. Niagalé Bakoyoko, Fahiraman Rodrigue Koné, « Les mécanismes traditionnels de gestion des conflits en Afrique subsaharienne », Rapport de recherche n. 2, Chaire Raoul Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, Centre FrancoPaix, Juin 2017.
  6. Martin Evans, « Senegal : Mouvement des Forces Démocratiques », Africa Programm, December 2004.
  7. Vincent Foucher, « La guerre par d’autres moyens ? La société civile dans le processus de paix en Casamance » , Raisons politiques, 2009.
  8. Jean Claude Marut, « Solution militaire en casamance », Magazine.
  9. Jacques Ziller, Administrations comparées. Les systèmes politicoadministratifs de l’Europe des douze, Coll.Domat Droit Public,  Paris,  Edition Montchrétien, 1993.
  10. Jean Claude Marut, « À l’ouest quoi de nouveau ? Les obstacles à la paix en Casamance », Cahiers d’OutreMer, Juillet-Septembre, 2011.