Face à un manque chronique de salles de classe, un collectif citoyen de Dialakorodji a transformé une émission de télé-réalité en chantier scolaire avec l’appui du comité de gestion de l’école et, plus discrètement, celui de la mairie.
À Dialakorodji, commune du cercle de Kati, le premier cycle de l’école fondamentale publique ne comptait, il y a un an encore, que trois salles de classe pour six cours. Plutôt que d’attendre une réponse de l’État ou de la commune, sept jeunes réunis au sein d’un « grin » (cercles de discussion informels, souvent noués autour d’un thé, typiques de la sociabilité urbaine malienne) ont porté un projet de construction devant le concours télévisé « Instant Thé », une émission de télé-réalité citoyenne diffusée sur la télévision nationale. Leur deuxième place au concours leur a apporté 4 millions de francs CFA et une nouvelle salle de classe. Un an plus tard, le bilan est réel, mais partiel : l’école manque encore de deux salles, et la mairie, si elle dit avoir accompagné l’initiative, n’a pas financièrement contribué au projet.
Une école à deux vitesses
« On nous appelait souvent à 13h pour qu’on soit là à 14h, pour une interview ou un tournage » explique Mohamadou Coulibaly, membre du Grin Œil du Citoyen. Il se souvient de ces trois mois durant lesquels lui et six autres jeunes ont dû tout mettre entre parenthèses pour répondre aux exigences d’un concours télévisé. Rien, dit-il, ne les préparait à cette aventure sinon l’urgence qu’ils vivaient chaque jour dans la cour de leur école.
À l’école fondamentale publique de Dialakorodji, un groupe scolaire de quatre cycles, le premier cycle B ne disposait jusqu’ici que de trois salles de classe pour six cours, de la 1ère à la 6ème année. Plus de 300 élèves, certains témoignages évoquent jusqu’à 400 élèves. Ils étaient répartis entre deux vacations quotidiennes, de 8h à midi et de 13h à 17h. Ce système ramenait le temps de classe hebdomadaire à 20 heures, contre 26 heures réglementaires, soit un déficit estimé à 24 heures d’enseignement par mois.
L’enseignant Kali Camara décrit une organisation très contraignante : faute de salles suffisantes, deux niveaux étaient regroupés dans une même classe : 1ère et 2ème année, 3ème et 4ème, 5ème et 6ème. En plus il y avait un dédoublement matin/soir pour chaque niveau, les effectifs dépassant souvent 80 élèves par classe. « La salle aussi n’était pas grande, donc ce n’était pas facile », résume Kali Camara. Les enseignants eux-mêmes devaient composer avec cette rotation, certains patientant chez eux, en attendant leur tour.


Un grin, un concours, un pari réussi
Le Grin Œil du Citoyen est un collectif informel né de rencontres régulières entre jeunes de Dialakorodji, en majorité enseignants ou proches du milieu éducatif, qui échangeaient sur les difficultés de leur commune. Il compte sept membres : deux femmes dont Fatoumata Coulibaly, qui le préside, et cinq hommes, dont Mohamadou Coulibaly et Diarassoun Diarra, ce dernier étant coprésident du comité de gestion de l’école (CGS).
C’est sur Facebook que le groupe a découvert l’appel à candidatures d’« Instant Thé ». Plusieurs projets ont été discutés au sein du grin dont la construction d’un pont entre deux secteurs séparés par un marigot. Mais finalement, la construction de salles de classe s’est imposé, à l’unanimité, comme la priorité la plus urgente.

« Instant Thé », une initiative suscitant la réalisation de projets à fort impact ?
« Instant Thé » se présente comme la pionnière des émissions de télé-réalité au Mali. Portée par l’association Cultur’Elles en partenariat avec l’agence SPIRIT, et initiée par Mantchini Traoré, l’émission fait de la citoyenneté active son créneau. Chaque saison, elle met en compétition des « grins » de jeunes autour de projets sociaux, solidaires ou entrepreneuriaux à impact communautaire, avec l’ambition de forger des citoyens actifs et de stimuler l’engagement civique. Les grins lauréats peuvent remporter jusqu’à 7 millions de francs CFA pour concrétiser leur projet.
La 4ème édition, celle à laquelle a participé le Grin Œil du Citoyen, a été lancée le 15 mai 2024 au Musée national de Bamako. Elle a réuni 126 grins, environ 1200 jeunes venus de cinq villes (Bamako, Kati, Koulikoro, Ségou et Sikasso), contre trois lors des éditions précédentes. Vingt-trois grins ont été retenus comme finalistes.
Le parcours du concours
La candidature du Grin Œil du Citoyen s’est faite en ligne, avec un dossier réunissant la liste de ses membres et son projet communautaire. Une présélection a eu lieu à Kati, où sept grins candidats se sont affrontés ; seul celui de Dialakorodji a été retenu pour la suite. Ont suivi une demi-finale puis une finale, toutes deux à Bamako, au terme de trois mois d’épreuves : interviews surprises, enquêtes de la production menées auprès de la communauté à l’insu du groupe, mais aussi actions concrètes, clôture partielle de la cour d’école avec des sacs de sable, journée de plantation d’arbres, journée de sensibilisation de la population aux besoins de l’établissement.
Pour ficeler un dossier technique crédible, le grin s’est appuyé sur un ingénieur bénévole, qui a établi un devis de 9 millions de francs CFA pour deux salles de classe, l’école ayant en réalité besoin de trois salles. La première place, d’une valeur de 7 millions de francs CFA, aurait permis de couvrir une grande partie des besoins de l’école. Mais, le grin a finalement terminé deuxième, avec une dotation de 4 millions de francs CFA reçue en octobre 2024, pour un contrat signé en novembre de la même année.

Le règlement du concours imposait au grin lauréat de co-financer 20 % du montant du projet présenté : environ 1,8 million de francs CFA sur les 9 millions du devis initial. Avant la finale, le groupe affirme avoir obtenu de la mairie la promesse que cette part serait prise en charge par la commune. Cette promesse, selon Mohamadou Coulibaly, n’a pas été tenue.
Mais les membres du grin n’ont pas baissé les bras. Ils ont décidé d’investir les 4 millions obtenus, sans l’apport financier municipal promis.
L’entreprise retenue pour les travaux, choisie après comparaison de plusieurs devis, a accepté de livrer une salle de classe clé en main : construction, peinture, portes, tableaux pour l’intégralité des 4 millions de francs CFA. Le contrat liait l’entreprise, les membres du grin et l’équipe d’« Instant Thé ». Les paiements se sont faits par tranches, avec un léger retard sur les deuxième et troisième versements. Les travaux ont duré près de deux mois.
Ce qui change
La salle construite est très grande : 63m2 (mesure 9 mètres sur 7), conformément au contrat. Un comité de suivi informel, réunissant des membres du grin et du CGS, se rendait « pratiquement chaque jour » sur le chantier pour vérifier la qualité des matériaux et l’avancement des travaux. L’équipe d’« Instant Thé » effectuait de son côté des visites inopinées de contrôle.

Pour Diarassoun Diarra, coprésident du CGS, l’impact est réel : l’école est passée de trois salles de classe à quatre pour six cours. « Si le problème était à 100 %, nous pouvons dire que le CGS est maintenant à 70 % de ses problèmes », estime-t-il, deux classes restant encore à être construites.
L’enseignant Kali Camara confirme un changement concret, mais partiel : la 6ème année, puis la 5ème année, disposent désormais chacune de leur propre salle et n’ont plus à partager avec un autre niveau. Il observe une amélioration des résultats à ces deux niveaux, avec moins de redoublements. En revanche, les 1ère et 2ème années restent regroupées, de même que les 3ème et 4ème années.
L’initiative a par ailleurs un effet d’entraînement sur la jeunesse locale. Diarassoun Diarra rapporte que d’autres jeunes de Dialakorodji se sont lancés dans des campagnes de sensibilisation contre les dépôts d’ordures dans les marigots de la commune, en s’inspirant explicitement de l’expérience du grin. Coulibaly raconte lui aussi avoir été interpellé dans la rue par un jeune lui disant vouloir, à son tour, candidater à ce type de concours.
Les tables-bancs nécessaires à la salle de classe construite n’étaient pas couvertes par les 4 millions de francs CFA. Le grin a dû chercher des financements complémentaires, avec un succès limité : un coach affecté par l’émission, un professeur et un médecin ont chacun donné 100 000 francs CFA ; le CGS a apporté 30 000 francs CFA. Au total, Coulibaly évalue à environ 500 000 francs CFA les dépenses annexes couvertes par ces dons et par les membres du grin.
Le Grin Œil du Citoyen a obtenu le soutien moral et administratif de la mairie. Mais, même en l’absence de soutien financier, les jeunes du grin ont concrétisé leur projet.
Interrogée sur les perspectives, la mairie a indiqué vouloir poursuivre l’identification des écoles les plus en difficulté, rechercher des partenaires techniques et financiers, réhabiliter les salles existantes et renforcer sa collaboration avec les CGS. Elle affirme aussi vouloir, à l’avenir, mieux informer les citoyens sur les procédures administratives et intégrer, quand cela est possible, les initiatives citoyennes dans la planification communale.

Le Grin Œil du Citoyen a prouvé que la mobilisation bénévole d’un collectif déjà soudé peut améliorer la vie de la communauté si ce collectif fait recours à une expertise technique extérieure pour bâtir un dossier crédible. Par ailleurs, le relais assuré par le CGS auprès des parents d’élèves a permis de transformer une opportunité médiatique en infrastructure livrée dans les délais annoncés avec, en toile de fond, un accompagnement administratif réel de la mairie.
Malgré les difficultés pour compléter le financement et faire face aux dépenses annexes comme l’achat de tables bancs, le grin a pu compter sur la générosité de quelques donateurs individuels.
L’enseignant Kali Camara, tout en saluant l’initiative, relativise la portée : « Ça ne peut pas remplacer les travaux de l’État parce que l’État est très fort. Si l’État doit construire ici, donc peut-être ont aura trois salles, six salles ».
Sur ce dernier point, l’enseignant, le CGS et la mairie elle-même convergent, chacun à sa manière : aucun ne présente le concours télévisé comme un substitut à l’investissement public; mais comme un levier ponctuel.
Plusieurs conditions semblent avoir concrètement rendu possible le succès du Grin Œil du Citoyen:
- Un collectif préexistant et soudé. Le grin existait déjà comme espace d’échange avant le concours ; la confiance entre ses membres a été déterminante pour tenir trois mois d’épreuves exigeantes.
- Une expertise technique mobilisée gratuitement, indispensable pour un projet crédible.
- La capacité à cofinancer sur fonds propres lorsque l’appui institutionnel promis ne se concrétise pas intégralement.
- Un relais actif d’une structure locale légitime : le CGS a assuré l’information et la mobilisation des parents d’élèves, ainsi qu’un suivi de terrain pendant les travaux.
- Un accompagnement administratif de la mairie : mise à disposition de techniciens, avis favorable, facilitation des démarches.
- L’existence d’un dispositif externe de financement et de visibilité.
Toute la démarche dépendait de la tenue d’un concours comme « Instant Thé », désormais ouvert à cinq villes du Mali ; sans une offre de ce type, le montage financier n’aurait pas pu se concrétiser.
L’énergie collective de sept jeunes a permis d’apporter une réponse concrète et rapide là où l’attente institutionnelle s’éternisait.
Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID)


