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dimanche, 26 septembre, 2021

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Mali: des paysans sursoient à la culture du coton

La baisse du prix du coton et la hausse de celui de l’engrais ont suscité la colère des paysans. De Koutiala à Yorosso, les producteurs ont décidé de surseoir à la culture du coton cette année. Dans les champs réservés au coton, des agriculteurs ont semé le maïs et le mil.

Le Mali, champion africain de la production du coton en 2018-2019 avec une récolte record de plus de 700 000 tonnes, grâce à une bonne pluviométrie et surtout grâce à l’effort consenti par l’Etat qui subventionne les engrais et facilite l’accès au crédit. Cette année, la campagne est fortement menacée à cause de la hausse du prix de l’engrais et de la baisse du prix du coton du fait principalement de la pandémie de Covid-19.

À Koutiala, zone de production de coton par excellence, plusieurs producteurs, à l’image de Karamoko Dembélé, disent ne plus voir l’intérêt de cultiver le coton cette année. Agé de 80 ans, son hameau à Léléni est situé 32 km de Koutiala, au sud du Mali. Le vieil homme cultive le coton depuis 60 ans. Il a produit « 34 tonnes de coton graine », la campagne précédente. Neuf fois meilleur producteur national de coton de qualité, Karamako Dembélé visait plus haut à la campagne 2020-2021 déjà en cours. « J’avais prévu de cultiver 20 hectares de coton. Toutes les dispositions étaient prises pour deux tonnes de coton graine par hectare soit 40 tonnes », a indiqué Karamoko Dembélé dit Léléni Karamako.

Celui qui est pris pour exemple par la Compagnie malienne pour le développement des textiles (CMDT) a finalement sursoit à la culture de “l’or blanc”, quelques semaines avant la première pluie. Une décision difficile prise à la suite de la fixation des prix du coton et de l’engrais par les autorités et les organisations faîtières des paysans fin avril.

« Cette année, on a décidé de laisser tomber le coton »

En effet, la CMDT et le gouvernement ont pris à contre-pied les paysans avec la baisse drastique du prix du coton et la hausse de celui de l’engrais. De 275 FCFA, le gouvernement fixe le prix du coton graine à 250 FCFA cette année et l’engrais passe de 11 660 FCFA à 18 405 FCFA. Jugeant insoutenable ce coût, Karamako décide de sursoir à la culture du coton pour la toute première fois. « Nous n’aurons absolument rien quand on va cultiver le coton dans ces conditions. Beaucoup de paysans sont déjà endettés. Plusieurs Associations villageoises (AV) n’ont pas pu payer les anciennes dettes. Baisser le prix du coton et augmenter le prix de l’engrais jusqu’à ce niveau est insoutenable. Cinq sacs d’engrais sont recommandés pour un hectare, à celui-ci, s’ajoute les pesticides et la semence. Si on s’entête à cultiver le coton, on ne s’en sortira pas et on va vendre tous nos biens pour payer les crédits des intrants », craint le vieil homme.

Chevalier du mérite agricole en 1981, chevalier de l’ordre de mérite agricole en 1995 et officier de l’ordre de mérite agricole en 2011, l’octogénaire est catégorique : « même s’il revoit le prix du coton à 500 FCFA, je n’ai plus de champs pour le semer ».

Karamoko Dembélé n’est pas le seul paysan à renoncer à la culture du coton cette saison. Regroupés au sein d’un mouvement appelé « Uyeco » qui veut dire en « Miniaka », « Donnons-nous la main », producteurs du cercle de Yorosso et de Koutiala décident ensemble de boycotter la campagne 2020-2021. La question a été tranchée en Assemblée générale, le 13 juin à Wolobougou près de Koutiala. « On ne peut pas cultiver le coton à 250 FCFA avec cette hausse du prix de l’engrais. Cela n’est pas possible. Cette année, on a décidé de laisser tomber le coton », a confié Bourama Goita, l’un des porte-paroles de l’association Uyeco.

Dans les localités de Koutiala et Yorosso, la culture du coton profite aux paysans pour la production de céréales. En effet, le coton permet aux agriculteurs d’avoir de l’engrais aussi pour les champs de mil et de maïs. L’abandon des champs de coton pourrait donc impacter la culture céréalière. Mais les paysans disent avoir pris toutes les dispositions.  « Aujourd’hui, il y a des commerçants qui vendent l’engrais moins cher que la CMDT. Nous allons profiter de cela pour payer de l’engrais pour nos maïs et autres », se console M. Goita.

Parmi les rares personnes qui ont déjà semé le coton, figure Mohamed Daouda Diarra dit Dioro Madou. Les semis sont visibles dans son champ situé à une quinzaine de kilomètres de la ville de Koutiala. La culture du coton est pour lui une obligation. « La taxe de mes champs s’élève à 1 426 535 FCFA. Aussi, le gouvernement m’a donné un tracteur à crédit. J’ai une soixantaine de bouches à nourrir également. La culture du coton me permet d’avoir de l’engrais pour mon champ de maïs et de mil », a-t-il soutenu.

Le coton est un élément clé pour l’économie du Mali et constitue la deuxième source de recettes d’exportation du pays après l’or. La contribution du secteur coton au PIB est estimée à 15%. Pour l’économiste Modibo Mao Makalou, « il faut pousser les négociations, il faut tout faire pour que les cotonculteurs puissent cultiver si ce n’est pas trop tard, parce que ce n’est pas le coton seulement, à travers la CMDT qui fait de la culture intégrée de bout en bout, de la fourniture des intrants jusqu’à l’exportation des produits finis, semi-transformés. Le coton permet de faire les céréales sèches. Les intrants viennent ensemble et puis, c’est la CMDT qui permet aussi de faire la logistique par rapport aux céréales. Elle fournit les intrants de coton, mais de céréales aussi et c’est elle qui les enlève », a-t-il indiqué. Après avoir été plusieurs fois dans des zones cotonnières, l’économiste estime que « si ça ne tenait qu’aux paysans maliens, ils allaient cultiver les céréales directement mais, ils ne peuvent pas le faire, parce que ça leur revient moins cher de l’associer au coton. »

Les causes de la rupture

La baisse du prix du coton est due à la maladie à coronavirus, selon le président directeur général de la Compagnie malienne pour le développement des textiles. Selon Pr Baba Berthé, la pandémie fait baisser les cours mondiaux du coton. « C’est une année exceptionnelle pour la filiale coton au Mali et, au-delà, je dirai de la filiale en Afrique. Nous nous retrouvons avec les conséquences d’une maladie que nous ne maîtrisons pas. Or, quand vous regardez notre fibre, elle est destinée à 98 % à l’exportation, il y a des paramètres que nous ne maîtrisons plus. Les prix sont fixés de l’extérieur et même en temps réel, le prix du coton n’est pas fixé au Mali. Nous produisons le coton, nous n’en fixons pas le prix. Les matières sont touchées par ce phénomène de la baisse des cours mondiaux », a justifié le PDG de la CMDT. 

L’économiste Modibo Mao Makalou y va dans le même sens. « La chaîne d’approvisionnement mondiale a été interrompue, c’est-à-dire que l’offre et la demande ont été perturbées et ont beaucoup baissé. Cela a beaucoup influé sur les cours des matières premières. Depuis le début de cette année, en janvier 2020, la valeur internationale du coton a baissé de 20%. Et vous savez, c’est le revenu, le prix international du coton qui va dans la poche du paysan malien. Donc, quand il baisse, son revenu baisse de 20%, donc vous comprenez un peu qu’ils soient dans le désarroi » explique-t-il.

Lire aussi: Mali: la Covid-19 menace la culture du coton

Depuis la campagne 2008-2009, le gouvernement malien subventionne l’engrais. La hausse drastique de son prix est due à la suspension de cette subvention pour deux raisons majeures, selon le Pr Baba Berthé, PDG de la CMDT. « L’engrais est subventionné, mais il en est résulté pendant la campagne dernière, quelques difficultés. La première, c’est que nous sommes retrouvés avec une sorte spéculation autour de l’engrais subventionné ici. On en a retrouvé dans des pays voisins. La deuxième difficulté, avec les problèmes du nord, l’Etat a des difficultés de mobilisation de ressources. La conséquence, ça fait quatre ans que la subvention des intrants n’est pas intégralement remboursée par l’Etat. La CMDT qui fait les commandes à l’année N-2. La commande de 2020 a été lancée en 2018. Si la commande est lancée en 2018 sur la base des besoins exprimés par les producteurs, évidemment en annonçant au budget 2020, une provision qui ne couvre pas l’ensemble des quantités commandées, ça nous pose un problème. Et ça fait quatre ans que le Trésor ne parvient pas à rembourser la totalité de la subvention du Mali », a regretté le chef de la CMDT.

Le Pr Baba Berthé se dit conscient du déficit que les nouveaux prix pourront provoquer chez les producteurs dont beaucoup « sont déjà endettés ». Mais craignant des conséquences démesurées de l’abandon du coton dans les zones concernées, le premier responsable de la CMDT invite les paysans à revoir leur position. « Faites du coton, non pas pour l’argent qu’il vous rapportera, mais pour la possibilité que ça vous donne d’acquérir les intrants pour les céréales. Lorsque que vous avez des intrants pour les céréales, ça vous met à abri des famines. Il n’y pas de situation pour un chef de famille que de ne pas avoir la nourriture à la maison. C’est la seule raison pour laquelle je leur ai demandé d’aller. Peut-être vous ne gagnerez pas de l’argent cette année, la CMDT elle-même ne gagnerait de l’argent cette année, mais faites-le parce que ça donne la possibilité de pouvoir nourrir les membres de la famille. C’est compris par certains et non pas par d’autres », a insisté le président de la CMDT.

Des secteurs touchés

La suspension de la culture aura des conséquences sur l’économie malienne. Elle menace aussi l’emploi dans les structures publiques comme dans le secteur privé. La production de l’aliment bétail sera également touchée. « Depuis 1994, notre pays a connu une croissance moyenne réelle d’environ 5% du PIB, mais avec la covid-19, nous connaissons une conjoncture assez difficile, la chute des prix internationaux mais aussi la chute du prix du baril du pétrole. Quand le prix du baril du pétrole baisse, ça veut dire que les produits synthétiques deviennent moins chers et ce sont ces produits synthétiques qui concurrencent notre coton qui est bio », s’inquiète Modibo Mao Makalou.

Pour bon nombre d’observateurs, il urge de contenir rapidement la pandémie de covid-19 et de relancer dans l’immédiat, l’économie pour permettre au secteur rural de se réorganiser et poursuivre sa croissance.

Le 25 juin dernier, le Premier ministre a décidé de maintenir la subvention sur les intrants en les cédant « aux mêmes prix que la campagne dernière ». Ainsi, le sac d’engrais de 50 kg est cédé aux producteurs à 11 000 FCFA au comptant et 11 658 FCFA à crédit.

M. A. Diallo, Sory Kondo

*Réalisé avec le soutien du Programme Sahel de l’IMS, financé par DANIDA.

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