Mali : l’or avant l’école, des enfants happés par l’orpaillage au détriment des classes

Dans le Sahel, l’insécurité redessine les mouvements de populations. Le Mali, l’un des principaux pays d’accueil des personnes fuyant les violences au Burkina Faso et au Niger, compte à la date du 31 août 2026, 317 188 réfugiés, selon la Commission nationale chargée des réfugiés (CNCR). Des enfants travaillent sur des sites d’orpaillage artisanal de Tourela (cercle de Kati) et de Kéniéba (région de Kayes), hors de tout contrôle, y compris pendant la suspension nationale de l’orpaillage décrétée du 15 juin au 30 septembre 2026. À Tourela, la CNCR a confirmé la présence de réfugiés qui vivent de cette activité.

Selon la CNCR, au 31 août 2026, le Mali accueille 317 188 réfugiés, dont plus de 193 200 sont enregistrés et munis de documents d’identification, parmi lesquels 101 013 sont des enfants. Le pays compte aussi un peu plus 400 000 déplacés internes à la date du 30 septembre 2026, selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Cette agence onusienne attribue ces déplacements à l’insécurité persistante, aux conflits intercommunautaires et aux phénomènes météorologiques extrêmes.

Dans ce contexte, l’orpaillage artisanal est devenu une activité de survie pour des familles vulnérables maliennes, réfugiées ou déplacées. Trois sources permettent d’en documenter les effets sur les enfants. La première est une étude menée en novembre 2025 à Tourela, village de la commune de Sanankoroba, par Ousmane Békaye Niambélé pour Accountability Lab Mali. Cet entrepreneur du secteur minier est issu de l’École normale d’enseignement technique et professionnel (ENETP). La deuxième est un informateur local, dont l’identité est protégée, qui décrit la situation à Kéniéba. La troisième est la réponse écrite de la CNCR à nos questions.

Un phénomène sans chiffres

Aucun chiffre fiable n’existe sur le nombre d’enfants présents sur ces sites. La population y est « flottante » : orpailleurs et familles passent d’un site à l’autre au gré des rumeurs de nouvelles découvertes. Ni la mairie ni les « tombolomans », l’autorité coutumière de sécurité qui administre le site, ne tiennent de registre.

L’étude de Tourela repose sur un échantillon raisonné de 60 personnes : enfants scolarisés et non scolarisés, parents, enseignants, orpailleurs et leaders communautaires. Ses résultats sont indicatifs et ne constituent pas une mesure statistique.

Tourela : deux étapes du travail, deux types de danger

Selon l’étude, la tâche confiée à l’enfant dépend de son âge. Les adolescents de 15-16 ans travaillent au broyage, au contact des concasseurs mécaniques appelés « cracheurs ». Ils chargent le minerai à la pelle dans la trémie d’alimentation des moulins. Ces machines n’ont aucun dispositif de sécurité, et leurs courroies d’entraînement provoquent des sectionnements et des coupures de doigts.

Les plus jeunes, de 7 à 8 ans, n’ont pas la force de manier les pelles. Ils restent auprès de leurs mères sur les zones de lavage, où le minerai est traité avec des produits chimiques. Femmes et enfants les manipulent à mains nues, sans gants ni équipement de protection.

Côté adultes, 100 % des orpailleurs interrogés reconnaissent la présence d’enfants sur le site, et plus de 30 % disent qu’ils y viennent pour aider financièrement leur famille. Parmi les élèves scolarisés interrogés, 60 % déclarent s’y rendre malgré tout, souligne l’étude.

La CNCR confirme que des réfugiés sont concernés. Alertée, elle a mené des évaluations à Tourela en avril 2025. Ses équipes y ont constaté la présence de ménages réfugiés, dont certains exercent des activités liées à l’orpaillage et se déplacent avec leurs enfants. Elles les ont identifiés, enregistrés et dotés de cartes et d’attestations de réfugié. Elles ont relevé chez les enfants des cas sans état civil, des enfants en âge scolaire déscolarisés, et une exposition aux risques d’exploitation, de traite et d’autres formes de violence.

Le directeur du second cycle de l’école de Tourela décrit les conséquences : « À cause de l’orpaillage, nous assistons très souvent à des abandons d’école, et très souvent ce sont les parents eux-mêmes qui retirent leurs enfants ». Certains élèves disparaissent des classes parce que leur famille a changé de site. En 2020, l’établissement ne comptait que six élèves en 8ᵉ année. Le représentant de la mairie reconnaît ses limites : « Nous essayons de chasser les enfants que nous voyons sur le site, mais leurs parents les font travailler en cachette, car ils pensent que rester à l’école est une perte de temps ». Un adolescent de 15 ans résume : « Il n’est pas nécessaire d’étudier si nous pouvons avoir de l’argent autrement », rapporte l’enquête.

Kéniéba : Kereko et Dialafara, des sites sans surveillance

Près de Kéniéba, un puits d’extraction avec système de filtrage à ciel ouvert sur un site d’orpaillage artisanal où l’usage du mercure et du cyanure est observé. Crédit photo : Faradji

À Kéniéba, notre interlocuteur, dont les informations ont été recoupées par d’autres sources indépendantes, désigne deux localités : Kereko, situé à environ 6 à 8 km au nord-ouest du centre de Kéniéba, et Dialafara, à 85 kilomètres (la localité était une commune de Kéniéba mais elle a été transférée en 2023 à Sadiola à la faveur d’une réorganisation territoriale). Toutes deux abritent des sites d’orpaillage artisanal où affluent des enfants de tous âges, dont beaucoup ont entre 14 et 16 ans, avec une forte présence de filles. Ils viennent de l’intérieur du pays et de pays voisins, notamment le Burkina Faso et la Guinée.

Les tâches décrites sont variées : extraction dans les sols, tirage de la corde, transport en tricycle, concassage, travail à la machine et à la « cracheuse », et lavage, surtout confié aux jeunes filles. Certains enfants travaillent en groupe, d’autres avec leurs parents ou seuls. Les uns restent en permanence, d’autres font l’aller-retour chaque jour ou rejoignent leur famille en fin de semaine. La plupart ont quitté l’école, souvent avant le Diplôme d’études fondamentales (DEF). Pour notre informateur, l’argent facile l’emporte sur de longues études. Il décrit un « no man’s land », « sans contrôle ni surveillance des autorités ».

Sur la présence de réfugiés, les données officielles manquent. La CNCR n’a mené à Kéniéba aucune opération d’identification ou d’enregistrement et ne dispose d’aucune information des autorités locales sur la présence de réfugiés. Elle relève toutefois des « mouvements secondaires » de réfugiés vers les zones aurifères, en quête de moyens de subsistance.

L’État a pourtant fixé des limites. Par l’arrêté n° 2017-4388/MTFP-SG du 29 décembre 2017, pris en référence aux conventions n° 138 et n° 182 de l’OIT et au Code du travail (loi n° 92-020/ANRM du 23 septembre 1992), le ministre du Travail a complété la liste des travaux dangereux interdits aux moins de 18 ans fixée par l’arrêté n° 09-0151/MTFPRE-SG du 4 février 2009, en y incluant l’orpaillage. Sont notamment interdits aux enfants le creusement de puits et de galeries, le transport du minerai, le concassage, le broyage, le tamisage, le panage à l’eau et l’amalgamation au mercure et au cyanure. Le texte énumère les risques : effondrement, noyade, charges lourdes, produits toxiques. Il cite parmi les conséquences les intoxications, les maladies respiratoires, les blessures graves et la mort. Il charge le directeur national du Travail et les directeurs régionaux de son exécution, sans prévoir de sanction.

Une suspension officielle que le terrain contredit

Dans un communiqué daté du 2 juin 2026, le Secrétariat général du ministère des Mines a annoncé la suspension des activités d’orpaillage sur tout le territoire du 15 juin au 30 septembre 2026, sur la base de l’arrêté interministériel n° 1907/MM-MATD-MSPC-MEADD du 1ᵉʳ juillet 2015. Selon la presse, la mesure vise à protéger les ressources naturelles et la sécurité des populations. Le communiqué ne précise ni dispositif de contrôle, ni sanctions, et ne mentionne pas les enfants.

Selon notre informateur et nos recoupements, l’activité n’a pourtant pas cessé à Tourela, Kereko et Dialafara, même à intensité réduite. Or la période d’interdiction coïncide avec la saison des pluies, où les risques d’éboulement sont les plus élevés. La suspension a pris fin le 30 septembre, et nous n’avons trouvé trace d’aucune prolongation.

Qui commande, pourquoi les familles résistent ?

À Tourela, le site d’extraction (le « bourgoufé »), distinct du village mais situé sur son territoire, est administré par les tombolomans, dirigés par un chef tomboloma qui relève du chef de village. Un délégué de la mairie représente l’administration communale. Toute enquête suppose l’accord préalable du chef de village et des tombolomans. L’équipe de M. Niambélé a dû l’obtenir, puis s’immerger dans la communauté, face à la méfiance d’exploitants conscients du caractère illégal du travail des enfants.

Les parents ne sont pas fondamentalement hostiles à l’école. Mais dans des zones où l’orpaillage et le petit commerce sont presque les seules activités lucratives, le travail des enfants est vécu comme une nécessité de survie. Il prépare aussi la relève familiale. La CNCR confirme que la recherche de revenus est l’un des principaux motifs des ménages réfugiés, tout en invitant à la prudence : les motivations varient d’une famille à l’autre.

Une réponse locale : les coopératives-tontines

À Tourela, un mécanisme de soutien à la scolarisation prend la forme de coopératives-tontines réunissant enseignants, parents d’élèves, tombolomans et villageois, qui cotisent chaque mois entre 500 et 1 000 FCFA. L’épargne est redistribuée avant la rentrée pour couvrir les frais de scolarité et les fournitures. Son efficacité et son éventuelle extension à Kéniéba n’ont pas pu être évaluées.

Du côté institutionnel, la CNCR indique mener des actions de sensibilisation et délivrer aux enfants réfugiés nés hors du Mali des attestations tenant lieu d’actes de naissance, pour faciliter leur scolarisation. Elle dit vouloir renforcer son action sur les sites aurifères; mais évoque la réduction des financements humanitaires, qui limite sa présence régulière sur le terrain, ses évaluations et son suivi.

Quant aux initiatives menées par les sociétés minières sur la question, nos recherches montrent que B2Gold met en œuvre l’initiative FEMA (Femmes et Enfants des Communautés Minières Artisanales), lancée en 2022 par le département des relations communautaires de la mine de Fekola. Il vise à améliorer les conditions de vie des femmes et des enfants dans les communautés d’orpaillage de Kéniéba, avec notamment un volet de rescolarisation des enfants au travail. Il est mis en œuvre par Cowater International, à Kéniéba et Sadiola. Le projet court de 2022 à 2027 pour un budget de 10,3 millions de dollars canadiens. Nous avons voulu en savoir plus auprès de la société, notre sollicitation envoyée reste en attente de réponses.

Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID)

Sory Ibrahima Maiga