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Mali/Orpaillage : ces femmes qui risquent leur vie pour subvenir aux besoins de leur famille

Le 15 février 2025, à Bilali-Koto, dans le cercle de Kéniéba (région de Kayes), au moins quarante-huit personnes, dont trente-quatre femmes du village de Talato ont trouvé la mort dans l’effondrement d’un site d’orpaillage. Deux semaines plus tôt, à Danga, dans la région de Koulikoro, un autre éboulement avait déjà coûté la vie, là encore majoritairement à des femmes.

Dans la matinée du samedi 15 février, rien ne laissait présager la catastrophe. Sur le site d’orpaillage, l’activité suivait son cours habituel, fait de gestes répétés et d’espoirs modestes. Les hommes avaient récupéré les premiers fragments d’or et quitté les lieux. Il ne restait que les femmes. Celles qui reprennent les résidus, trient la terre rejetée en espérant quelques paillettes oubliées ou échappées aux mailles plus larges des premiers extracteurs. Pour ces femmes, c’est une activité exigeante, pénible et souvent peu rentable.

Présente sur les lieux au moment du drame, Nbamoussa Traoré revoit la scène avec une précision troublante. « J’ai quitté la maison à l’aube. Il y avait plusieurs femmes sur le site. Quand les mineurs ont fini, ils ont emporté leur. Nous avons rempli nos récipients de terre. Avant même de finir de les laver, la terre s’est effondrée », raconte-t-elle.

Maady Coulibaly, une autre survivante, toujours sous le choc, évoque un instant à la fois bref et interminable. « Nous étions accroupies en train de travailler. La terre s’est mise à tomber. On n’a pas pu s’enfuir. Nous avons été englouties. ».

Appel à l’aide

Fassiriman Konaté a accouru en entendant les cris. « Aidez-moi ! » lançaient celles qui respiraient encore sous la masse instable. Il a pris une pelle et s’est mis à creuser et parvient à extraire quelques survivantes.

Alamouta Tiguiré, porte-parole du village de Talato, égrène les chiffres avec gravité : quarante-huit corps, dont trente-quatre femmes, des mères, des femmes enceintes, piliers discrets de leurs foyers. Depuis, dit-il, « le village est inerte ». Jadis animées, les cours sont désormais silencieuses et les familles semblent vacillées.

Dans ces villages, les femmes jouent un rôle central dans l’économie locale. « L’homme cultive seulement. C’est la femme qui s’occupe du reste », affirme, sans détour, Alamouta Tiguiré.

Mamadou Kéita, notable de Bilali-Koto, va plus loin : « Ce sont les femmes qui s’occupent de tout. L’habillement des enfants, la nourriture. Elles vont sur les sites miniers pour subvenir aux besoins de leurs familles. Les hommes ont failli. Que faire ? » Une question qui, plus qu’une excuse, traduit une reconnaissance du déséquilibre social.

Pénible choix

Dans un milieu où les alternatives se réduisent, l’orpaillage s’impose comme une nécessité. Sira Fofana, la cinquantaine, travaille dans les mines pour payer les frais scolaires de son enfant et ses propres soins. « Tout ce que nous faisons tourne autour de ça. Il n’y a plus de maraîchage, tout a été transformé en sites miniers chinois. Comment va-t-on travailler autrement ? », s’interroge-t-elle.

La multiplication des sites d’orpaillage a progressivement grignoté les terres agricoles, laissant ainsi aux exploitations artisanales des espaces précaires, souvent dangereux. Nbamoussa le reconnaît : « Ça fait deux ans que je suis dedans. Plus de dangers que de bénéfices. Ça ne vaut même pas un gramme d’or par semaine. »

Sur un site à Bilali-Koto

« Comme si je les voyais encore »

Maady a perdu sa fille de seize ans, enceinte. « Le désastre qu’on a eu, seul Dieu en connaît l’ampleur. J’ai failli mourir aussi », confie-t-elle.

Une situation toujours aussi difficile à vivre pour Sira : « Quand j’y pense, c’est comme si je les voyais encore. Ce sont mes parents. Cela me hante. »

Pour Dialafan Mady, natif de Kéniéba, la pression financière ne suffit pas à expliquer l’afflux massif des femmes vers les sites d’orpaillage. Il évoque un changement au niveau social notamment une hausse des dépenses cérémonielles qui a gagné les campagnes. « Avant, dans les villages, le baptême ne dépassait pas 5000 F CFA. Aujourd’hui, un seul baptême peut coûter jusqu’à 500 000 F CFA. Cette tendance a quitté la ville pour le village, d’où la présence massive des femmes sur les sites d’orpaillage. »

À Bilali-Koto, la tragédie a révélé une réalité connue mais rarement formulée : l’économie familiale repose largement sur les épaules des femmes. Et lorsque ces épaules cèdent, c’est tout l’édifice domestique et social qui s’écroule.

Autre lieu, autres réalités

À quelques kilomètres de là, le paysage change. À Dialakoto, commune de Guénégoré, les puits béants laissent la place aux planches de culture, aux rangées de choux, de laitue, de haricots et de piment.

Awa Tikampo parle avec fierté de cette autre voie. « Les frais de scolarité et de soins de nos enfants sont réglés grâce au maraîchage. Depuis que nous avons commencé, cela porte ses fruits. Il y a moins de conflits avec nos époux. Avant, on mangeait surtout du mil. Maintenant, on diversifie l’alimentation. », a-t-elle indiqué. La transformation ne tient pas seulement aux revenus mais à une réorganisation plus apaisée de la vie familiale.

A Dialakoto, les femmes ont misé sur le maraîchage

Les femmes de Dialakoto ont donc tranché en faveur de l’agriculture. Elles estiment que « le gain rapide issu de l’or s’évapore aussi vite qu’il apparait, tandis que les légumes cultivés nourrissent, se vendent et s’inscrivent dans la durée. »

Depuis six ans, elles cultivent toute l’année. Elles ont créé une association, structuré leur activité et constitué un fonds de commerce, obtenant même la deuxième place au concours communal de maraîchage en 2024.

Celles qui maintiennent la société

Entre Bilali-Koto et Dialakoto, deux réalités coexistent. Dans le premier village, l’absence d’alternatives pousse les femmes vers les profondeurs instables des mines. Dans le second, l’accès à la terre et à un minimum d’accompagnement transforme leur quotidien : elles produisent, vendent, nourrissent et stabilisent les foyers. Dans les deux cas, ce sont ces femmes qui maintiennent la société debout.

Suite aux drames de Bilali-Koto et Danga, le gouvernement avait annoncé, le 5 mars, certaines mesures pour éviter les « drames humains et environnementaux » qui, au-delà des sanctions et réformes engagées, soulèvent aussi des questions de fond sur l’accès des femmes aux terres agricoles et leur épanouissement dans les milieux ruraux. 

Chaka Keita