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samedi, 04 décembre, 2021

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Orpaillage à Kéniéba: entre quête de bien-être et menace sur l’écosystème

À 280 kilomètres de Kayes, première région administrative du Mali, la ville de Kéniéba, frontalière à la Guinée et au Sénégal, est bien connue pour ses sites aurifères. De nombreuses entreprises se sont installées depuis des années. Mais à côté, il y a l’orpaillage traditionnel qui draine les populations environnantes et d’ailleurs. S’il impacte positivement l’économie locale, il y a aussi des risques.

Les sites sont anarchiquement installés un peu partout comme dans la zone de Doucoureya à 3 kilomètres de la ville de Kéniéba où « l’or est roi ». Les paysans ont bien longtemps abandonné leurs champs. Selon Lassana Camara, président des orpailleurs du Cercle de Kéniéba, « l’activité principale, c’est l’orpaillage. Tous ceux qui sont ici vivent d’une façon ou d’une autre de cette activité. Qu’ils soient tailleurs, commerçants ou même transporteurs, c’est une chaîne. Si les orpailleurs suspendent aujourd’hui leurs activités, les conséquences seront terribles, pire que celles du coronavirus.» 

Sur les différents sites, la population des orpailleurs est non seulement composée de locaux mais aussi des ressortissants des pays voisins du Mali. Mady est un jeune homme de 19 ans originaire du Burkina Faso. Depuis trois ans qu’il a quitté l’école coranique pour travailler sur ce site, Mady espère gagner suffisamment d’argent avant de retourner dans son pays. « Nous récupérons la boue avec les autres et nous payons entre 5 et 15000 F CFA par semaine. En une journée, il y en a qui peuvent avoir entre 1 et 3 grammes. Le travail de l’or n’est pas facile, souvent on peut gagner assez et parfois on n’a rien », indique-t-il.

Cette activité est exercée par les hommes comme les femmes de tous les groupes d’âges. Comme Mme Sissoko M’balou Diarra, les femmes font tout : elles creusent, transportent et lavent les portions de terre enlevées. Depuis près de 20 ans qu’elle exerce ce métier, Mme Mbalou dit être un véritable soutien pour sa famille. « Dieu merci, je gagne un peu ici. Je soutiens mon mari et je me débrouille pour prendre en charge l’éducation des enfants en payant leur scolarité. Je paie aussi les ustensiles pour mes filles quand elles se marient, parce que chez nous, le mariage d’un enfant, c’est d’abord sa mère et son père qui doivent payer les biens pour elle », témoigne-t-elleMalgré son courage et sa détermination Mme M’Balou s’en sort difficilement. « Il y a des jours, je ne trouve même pas 5 francs. L’or, c’est une question de chance aussi », ajoute-elle.

Une activité qui n’est pas sans risque

Sur les sites d’orpaillages, les risques d’éboulement sont fréquents surtout en période hivernale, occasionnant des pertes en vies humaines. C’est le cas en juin dernier où, cinq personnes sont mortes et une dizaine d’autres blessées suite à l’effondrement d’une mine à Sadiola, dans la région de Kayes. En janvier 2019, dix-sept personnes ont trouvé la mort sur un ancien site de la Société d’exploitation des mines d’or deSadiola (SEMOS SA). Depuis 2014, un arrêté interministériel interdit toute activité sur les sites d’orpaillage en période hivernale.

A Kéniéba, les orpailleurs opèrent clandestinement dans divers endroits malgré les risques et l’interdiction durant la période de mi-mai à fin octobre. « Le souterrain est un domaine qui requiert des compétences un peu scientifiques. Les orpailleurs ont cette technique de couper les bois, de les mettre sous terre, mais en période hivernale, ce n’est pas facile d’exploiter les mines souterraines parce que cela amène des éboulements. Malheureusement quand ça arrive, c’est toujours des victimes. C’est une pratique qui doit être déconseillée et abandonnée en cette saison. Tant qu’il pleut, on n’a pas la maitrise du sol »,  Cheick Oumar Camara, 1er vice-président du Conseil de cercle de Kéniéba.

Impact économique

Le Mali est troisième producteur d’or en Afrique mais son exploitation profite peu aux populations. Pour un secteur qui génère environ 11.000 emplois, les grandes sociétés minières sont les premières bénéficiaires. « L’or appartient aux multinationales, c’est elles qui font l’exploration, c’est elles qui font les investissements pour l’exploitation. L’Etat malien a très peu de participation dans les compagnies minières donc les bénéfices qui sont générés aussi, l’Etat ne peut que se limiter aux recettes fiscales et non fiscales qui dérivent de l’exploitation de l’or », souligne l’économiste Modibo Mao Makalou.

Et de poursuivre : « l’or ne bénéficie pas à la population. Cela est dû à une défaillance criarde au niveau de la politique minière. Les mines qui sont sur un territoire donnent quelques assistances, de l’eau potable, des routes… mais cela n’est pas suffisant. » Selon l’économiste, la solution c’est qu’« il faut un fonds souverain national pour que les recettes de l’or puissent y aller et que l’Etat en tant que puissance publique puisse entreprendre les investissements publics nécessaires. Il ne faut pas s’attendre à ce que les compagnies publiques, les multinationales de surcroît viennent développer le pays, surtout au niveau des services sociaux de base. Cela est du ressort de l’Etat ». 

Pour l’ancien député de Kéniéba Mamadou Salif Diallo, l’impact de l’or reste positif dans l’immédiat. « En 2009 à Kéniéba, il n’y avait que deux villas, aujourd’hui en 2020 la ville se développe. Au moins dans chaque famille, il y a une moto. D’autres ont des voitures, des panneaux solaires sur les toits. Tout ça, c’est dû uniquement à l’exploitation de l’or. Sur 10 villas ici, au moins 7 appartiennent à ceux qui font l’exploitation artisanale.» 

Difficile application de la loi sur les taxes d’orpaillage

Malgré les intenses activités d’orpaillage à Kéniéba, les collectivités estiment que ces taxes ne sont pas payées. C’est ce qu’affirme le Conseil de cercle de Kéniéba par le biais de son 1er vice-président. « La loi a prévu que les collectivités perçoivent  des taxes d’orpaillage. Mais aucune collectivité n’inflige ces taxes aux différents orpailleurs.  Je ne sais pourquoi. Mais ce sont des revenus qui auraient pu aider les collectivités à supporter les différentes charges de fonctionnement. Malheureusement, ce n’est pas le cas présentement », déplore Cheick Oumar Camara.

Interrogé sur le nombre de personnes qui exercent dans le secteur de l’orpaillage dans le cercle de Kéniéba, M. Camara fait savoir qu’il est difficile de connaître les chiffres. « Quand quelqu’un va vous donner des statistiques, il va vous mentir. Ça dépend de l’ampleur du placer. Un placer peut être prolifique et attire beaucoup de personnes. Mais au bout de deux semaines ou d’un mois, l’or commence à disparaitre et les gens commencent à aller vers d’autres cieux. C’est difficile de connaitre le nombre de personnes qui travaillent dans le placer et surtout encore qu’il y a assez de placers. L’orpaillage constitue les 80% de l’économie car le commerce provient de l’or. Il y a tellement de commerçants d’or. Ce qui veut dire que le commerce a réussi à Kéniéba grâce à l’or. Il y a des représentants des comptoirs d’or qui payent l’or et apportent beaucoup à l’économie de Kéniéba. »

Menaces sur l’environnement

Selon Adama Guindo, chef du département nuisance et contrôle des produits chimiques du Cercle de Kéniéba, l’orpaillage artisanal est un danger pour l’environnement. « Les orpailleurs font un mélange de savon en poudre avec la terre. Ce mélange sera par la suite déversé dans le lit du fleuve. Les poissons et autres animaux aquatiques ne peuvent pas survivre à ça. En plus, le véritable problème reste l’utilisation du mercure blanc et d’un autre produit dérivé du cyanure », indique-t-il.

Le 1er vice-président du Conseil de cercle de Kéniéba pointe du doigt, la coupe abusive du bois. « Il y a d’abord l’impact sur la faune et la flore. Ils sont en train de déraciner la forêt. Comme conséquence, c’est surtout l’utilisation des produits chimiques et la dévastation de la flore par rapport aux puits creusés par les orpailleurs pour faire des remparts pour descendre dans les puits. C’est des tonnes de bois qu’ils font descendre dans les puits.»

L’économiste Modibo Mao Makalou abonde dans le même sens : « l’explosion artisanale est informelle. Les quantités ne sont pas connues et les normes de sécurité ne sont pas respectées et il y a surtout beaucoup d’utilisation des produits chimiques. » 

Selon plusieurs personnes interrogées, bien que l’exploitation artisanale de l’or fasse vivre des millions de Maliens, elle reste tout de même, un danger pour l’écosystème et même pour la vie des personnes. En 2019, un arrêté interministériel interdisait toute activité de dragage au Mali. Cette autre forme d’exploitation d’or dans les eaux du fleuve a pris de l’ampleur et les conséquences sont néfastes pour l’environnement. « En allant  en profondeur vers le lit du fleuve Sénégal, vous allez vous rendre compte que c’est désastreux, sincèrement, c’est catastrophique ! On a interdit l’exploitation des dragues, mais malheureusement la pratique existe encore à Kenieba.  Vous sillonnez les berges du Falémé, vous trouverez des dragues qui sont en train de faire l’exploitation aurifère. Ce qui impacte négativement sur les cours d’eau qui appartiennent non seulement au Mali, mais aussi  à la Guinée et au Sénégal », alerte M. Camara.       

En plus de ces menaces, l’éducation des enfants reste un défi car beaucoup travaillent sur les sites d’orpaillage.

Michel Yao, S. Kondo, Augustin K. Fodou

*Réalisé avec le soutien du Programme Sahel de l’IMS, financé par DANIDA.

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