Tiébélé : quand le tourisme fait vivre le patrimoine

À Tiébélé, dans le sud du Burkina Faso, les visiteurs viennent pour les couleurs, l’architecture et l’histoire. Mais derrière chaque visite, ce sont aussi des guides, des peintres, des artisans et des commerçants qui trouvent une activité. Dans cette cour royale vieille de plus de 500 ans, le tourisme s’inscrit ainsi au cœur de la vie du patrimoine et de ceux qui le font vivre.

À une centaine de mètres de la cour royale de Tiébélé, les visiteurs mettent du rythme. C’est le week-end, et le site est particulièrement animé. Plus d’une centaine de jeunes sont venus découvrir la cour royale. En deux rangées, ils empruntent la route qui conduit jusqu’au roi. Quelques instants plus tard, les voilà au milieu des maisons traditionnelles et des peintures qui font la renommée du site.

Une architecture qui attire les regards

Pour beaucoup de visiteurs, la première rencontre avec Tiébélé passe par ses maisons traditionnelles, ses murs décorés et cette architecture kasséna qui fait la réputation du site. « Ce qui attire le plus, en premier lieu, c’est les maisons traditionnelles de la cour royale de Tiébélé, qui aujourd’hui est la seule famille qui arrive à garder cette architecture kasséna (…) Ces maisons que vous voyez ici, en réalité, c’est la culture de toute une communauté qui aujourd’hui réside uniquement maintenant sur la cour royale de Tiébélé. » explique Sylvain Nassara, guide touristique dans la cour royale de Tiébélé.

Ici, les maisons ne sont pas seulement des décors. Leur forme raconte aussi une manière d’habiter, de se protéger et de transmettre les coutumes. Les cases rondes sont traditionnellement associées aux hommes encore célibataires. Les maisons carrées ou rectangulaires abritent les ménages. Et puis, il y a ces constructions en forme de hutte communément appelées maison des coutumes. À l’intérieur, trois pièces et un couloir. Une architecture qui servait autrefois d’abris en cas de conflit.

Pour certains visiteurs, la découverte ne s’arrête pas à l’apparence des maisons. Ils viennent comprendre comment elles ont été pensées, comment les familles y vivaient et comment les savoir-faire se transmettent encore aujourd’hui.

C’est le cas de Hamza Ouédraogo venu découvrir couvrir la cour royale.  « Au début, on nous a montré un peu à l’entrée où on a la cour de justice. On a aussi une tombe du plus grand ancêtre juste à l’entrée. On a aussi des pierres précieuses. Quand ils veulent construire ils consultent les ancêtres pour connaître l’emplacement de de la future construction, le design, le style en fait ils consultent les ancêtres et ça m’a beaucoup plu en fait » dit Hamza Ouédraogo, touriste.

Cette architecture continue ainsi de susciter la curiosité, y compris chez ceux qui l’étudient aujourd’hui. « Ce qui m’a le plus marquée, c’est l’architecture à l’intérieur des maisons qu’on a visitées avec les différentes représentations qui y sont. On a vu les différents étages, comment est-ce que les gens vivent à l’intérieur, comment ils faisaient pour se protéger durant la guerre. C’est une architecture très impressionnante avec les cuisines et le salon, l’accueil… », indique l’architecte Aziza Ouédraogo, après sa découverte du site.

Des murs qui racontent

Cette curiosité des visiteurs constitue l’un des moteurs du tourisme à Tiébélé. Mais elle fait aussi émerger une autre dimension : celle de la transmission. Car derrière les formes et les couleurs, il y a des gestes, des techniques et des histoires que les habitants continuent de faire vivre.

Sur les façades, les motifs attirent immédiatement le regard. La décoration murale est réalisée par les femmes, avec des matériaux disponibles dans l’environnement : argile, terre rouge, bouse de vache, graphite noir ou encore kaolin. Mais ces dessins ne sont pas là uniquement pour embellir les maisons.

« Les motifs ont des messages. C’est quelque chose qui éduque et ça montre aussi ce que représente la cour royale et ce que nos ancêtres ont vécu avant. Par exemple, il y a un motif où on a mis les pattes de poule. C’est pour dire que la poule est sacrée. Et lorsqu’un enfant naît, la poule intervient. Lorsque l’homme meurt, la poule intervient. Et l’éducation est que l’enfant doit préserver la poule dans la cour, dans chaque maison où il vit. », déclare Adiagou/Tagnabou Pauline, peintre.

Le décor devient ainsi un langage. Et pour continuer à exister, il doit être régulièrement entretenu. Pour ce faire, les dames de Tiébélé ont leur petite idée. « Les décorations sont entretenues par les écorces de néré. Les écorces de néré, on les bout et on recueille l’eau, on l’asperge sur le mur. C’est sous forme de vernis et ça permet de bien garder, ça permet à la peinture de bien s’adapter au mur et ça prend du temps avant de se gâter. Ça peut atteindre deux ou trois ans actuellement en raison des aléas climatiques. Sinon avant, ça pouvait même atteindre cinq ans » ? ajoute-t-elle.

Derrière ces murs, il y a donc aussi des femmes qui entretiennent un savoir-faire transmis de génération en génération. Et ce savoir-faire fait partie de ceux que le tourisme contribue à maintenir. Guides, peintres, artisans, vendeurs, hébergeurs : plusieurs métiers dépendent directement ou indirectement de la présence des visiteurs.

Le tourisme fait vivre une économie locale

Pour certains artisans, leur venue conditionne même la possibilité de continuer à exercer. « Au niveau de notre service, si les touristes viennent, on est tellement heureux parce qu’on vit de ça. Mais, s’il n’y a pas de touristes, nous, on est morts. », s’exprime l’artisan Adjiouhiri Ouéjdamou.

L’artisanat permet aussi de faire circuler les revenus entre plusieurs acteurs. « Pour prendre l’exemple des calebasses, c’est moi qui les vends. Mais quand j’en vends une, l’argent est partagé. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas moi qui produis la calebasse. Le producteur me l’apporte, je l’achète, puis je réalise le dessin dessus. Celui qui m’a vendu la calebasse en tire donc aussi un bénéfice. Moi, lorsque je l’achète, j’y ajoute un design qui peut plaire au client et lui donner envie de l’acheter. » poursuit Adjiouhiri Ouéjdamou.

Le visiteur achète ainsi plus qu’un souvenir. À travers cet objet, une partie de l’économie locale est mise en mouvement.

Et cette dynamique ne s’arrête pas aux portes de la cour royale. À Tiébélé, l’arrivée d’un visiteur peut profiter à plusieurs activités : l’artisanat, le commerce, l’hébergement ou encore de guide touristique. Lorsqu’un un visiteur arrive à la cour royale, il est accueilli par les guides touristiques qui lui expliquent les conditions de visite et les tarifs.

« Si c’est un national, il paye 1000 F pour le prix d’entrée, et si c’est un international, il paye 2000 F. Après, il y a une structure de guides qui encaisse 5000 F pour la visite », explique Kougnirpè Oueyipè Oscar, membre de l’association.

Tiébélé au-delà de la cour royale

Le tourisme devient alors une activité économique, mais aussi un moyen de maintenir le patrimoine qui attire les visiteurs. À Tiébélé, cette relation peut même dépasser le seul périmètre de la cour royale.

En dehors de ses maisons peintes, le territoire compte d’autres sites culturels et naturels qui pourraient élargir l’expérience des visiteurs. « En dehors de la cour royale, il y a des caïmans sacrés dans le village de Boungou, il y a d’autres habitations types comme la cour royale qui se trouvent à Tangasso, il y a le pic de Nahouri, il y a le ranch du Nazinga qui font partie de la province où les touristes viennent visiter et ça fait partie du développement de la localité » souligne le représentant du roi de Tiébélé, Anayan Aboungou.

Dès lors, l’écotourisme peut alors prendre forme autour d’une offre plus large, où la visite d’un site historique se prolonge par la découverte des milieux naturels et des pratiques locales.

Pour les habitants, la présence des touristes à Tiébélé, va au-delà de l’achat d’un billet ou d’une œuvre d’art. Elle crée aussi des rencontres. « Arrivés à Tiébélé, après les visites et la découverte des peintures murales, les touristes cherchent aussi à découvrir la vie en communauté et le côté culturel, qui est assez différent de ce qu’ils connaissent chez eux. Ici, tout le monde les accueille avec courtoisie et gentillesse. On échange beaucoup avec eux. Ils apprécient vraiment cette ambiance. Souvent, ils viennent pour une journée, simplement pour visiter et repartir. Mais lorsqu’ils se sentent libres, accueillis et intégrés à la communauté, ils finissent parfois par rester plus longtemps que prévu à Tiébélé. », dit Akouabou Tianawê Roger, habitant de Tiébélé.

Des visiteurs moins nombreux

Cependant, cette activité qui fait vivre des hommes, des femmes et des savoir-faire, connaît aussi des périodes difficiles. Les acteurs rencontrés évoquent tous, à des degrés différents, une baisse de fréquentation, particulièrement des visiteurs internationaux. « Les visites ont vraiment chuté. Bien avant qu’il y ait l’insécurité au Burkina, la cour royale comptait parmi ses visiteurs, de nombreux étrangers : des Français, des Espagnols, des Allemands, des Chinois, des Américains. Mais, avec l’insécurité aujourd’hui, on a chuté vraiment sur ce côté, les internationaux ne sont plus nombreux comme avant. Mais on a remarqué une augmentation des visiteurs nationaux », confie le guide touristique Sylvain Nassara.

Le week-end, l’activité reprend davantage. Mais pour les artisans, les périodes creuses peuvent durer plusieurs jours. « « Les années passées, on n’avait même pas besoin d’aller ailleurs. On pouvait rester ici, travailler et gagner notre vie. Mais aujourd’hui, comme les clients se font rares, on est souvent obligés d’aller chercher du travail ailleurs. Nos œuvres restent parfois exposées pendant deux ou trois semaines sans trouver preneur. Lorsqu’un client vient, on les sort et on essaie de vendre pour que notre art puisse continuer à vivre. On a parfois envie d’abandonner, mais c’est notre métier. Alors, on s’accroche et on espère qu’un jour, la situation va changer. », ajoute Adjiouhiri Ouéjdamou, artisan.

La transmission des savoir-faire en question

Cette baisse de fréquentation intervient alors même que la transmission des savoir-faire reste fragile. Kaye Tintama, trésor humain vivant, garde le souvenir d’une époque où les anciens étaient plus nombreux et où la transmission occupait une place importante dans la vie de la communauté. À près de 90 ans, elle a voyagé en Chine, en France, en Belgique et en Algérie, ainsi que dans plusieurs pays de la sous-région, pour partager ce savoir-faire mural.

 

Pour elle, faire vivre le tourisme, c’est aussi maintenir ces savoir-faire. Mais à Tiébélé, cette transmission est devenue un enjeu. « Contrairement à la famille de l’époque, on a de moins en moins de cases, d’anciennes personnes. Il ne reste que la jeunesse qui n’a plus une bonne transmission des valeurs culturelles, cela m’intrigue. (…) Il n’y a plus cette approche, avoir certains conseils, chercher à préserver certaines valeurs. » s’inquiète Kaye Tintama, Trésor humain vivant.

À Tiébélé, les murs parlent encore du passé. Mais leur avenir dépend des femmes qui continuent de peindre, des artisans qui espèrent retrouver des lendemains meilleurs, des guides qui racontent l’histoire, mais surtout des touristes qui font vivre cette architecture.

Une dernière visiteuse, elle, pense déjà à revenir. « Oui, je repars très satisfaite, vraiment très satisfaite, même si j’aurais aimé pouvoir venir au mois de mars ou en avril, afin de mieux apprécier les différentes couleurs des peintures et tout. Ici, on nous a fait comprendre qu’on est en saison pluvieuse et qu’on ne peut pas refaire en fait la peinture à cette période de l’année à cause des pluies. Mais franchement, je suis satisfaite de la visite. » dit la touriste Aziza Ouédraogo.

Vieille de plus de 500 ans, la Cour royale de Tiébélé compte aujourd’hui 126 cases. Plus de 400 personnes, réparties en une cinquantaine de petites familles, y résident encore. Inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2024, la cour reste ainsi un patrimoine vivant. Préserver ce patrimoine, c’est donc permettre à ceux qui le font vivre de continuer à transmettre leurs savoir-faire.