Au Mali, l’AEEM doit changer ou se casser

Crédit photo: Sahelien.com

Le mardi 19 décembre, des affrontements ont opposé à la Faculté des sciences et techniques deux clans rivaux appartenant à la puissante et sulfureuse Association des élèves et étudiants du Mali (AEEM), minée depuis quelques années par des querelles et des rivalités internes. Ces affrontements, qui ont fait un mort et plusieurs blessés, sont intervenus dans la perspective du renouvellement du bureau du comité AEEM de ladite faculté. De quoi relancer le débat sur l’avenir de ce mouvement estudiantin et scolaire, qui semble avoir perdu sa raison d’être pour beaucoup et dont la dissolution est demandée. Si on ne détruit pas l’AEEM, c’est elle qui détruira les écoles et les universités, semblent dire les détracteurs du syndicat estudiantin.

Dans son ouvrage Être étudiant au Mali, publié en 2016 aux Editions La Sahélienne, Boubacar Sangaré, ancien collaborateur de Sahelien.com, appelait le mouvement à un changement des mentalités et à rompre avec sa ligne de comportement actuelle qui n’augure rien de bon pour l’avenir du système éducatif au Mali. Nous reproduisons ici, avec l’accord de l’auteur, ce texte extrait de son ouvrage [1].

« Comme il fallait s’y attendre, le bureau de coordination de l’Association des élèves et étudiants du Mali (AEEM) a à sa tête un nouveau secrétaire général, dont l’élection vient mettre fin à l’incertitude qui planait sur l’avenir de ce mouvement secoué, il n’y a pas très longtemps, par des conflits de personne au sujet du fauteuil de secrétaire général. Il est impossible de ne pas dire qu’une étape importante vient d’être franchie et que, finalement, l’AEEM a démenti le catastrophisme auquel d’aucuns avaient cédé en annonçant une profonde dégradation de la situation au sein du mouvement.

Mais, il faut bien se garder d’aller vite en besogne. Ressaisissons-nous !  Car le constat que l’on a dressé, depuis que l’AEEM a changé de main, ne permet pas de nourrir des espérances. Voilà un mouvement dont les responsables parlent à tout bout de champ de changement, mais qui compte encore dans ses rangs des opportunistes de tous poils. Voilà un mouvement dont certains militants, d’une voracité incomparable, servent encore de pont aux étudiants ayant fait échec à l’examen et souhaitant acheter le passage à la classe supérieure. Voilà un mouvement dont le gros des militants (cela vaut également pour les militants qui sont dans les lycées, surtout publics) passent encore par la grâce du piston à l’examen de fin d’année. Voilà un mouvement où il faut briller par son goût farouche pour la violence… 

Oui, l’AEEM en est toujours là. Le dire, l’écrire c’est amener les responsables du mouvement à s’éveiller aux réalités terrifiantes et tristes qu’ils ont contribuées à créer inconsciemment ou non. Des réalités que l’AEEM se doit de mettre à plat pour prouver qu’elle entend rompre avec cette ligne de comportement dont les conséquences pèsent aujourd’hui d’un poids écrasant sur son image.

Pour dire les choses simplement, l’AEEM doit se tourner vers ses combats, les vrais. Il y a quelques mois, un responsable de l’administration d’une université l’accusait de faire diversion dans sa lutte : « Le plus souvent, ils font des grèves pour des petits problèmes, alors qu’il y a d’autres problèmes beaucoup plus importants. Je ne les ai jamais entendus se plaindre comme quoi il y a manque de salles de classe ou de bibliothèque. » C’est là un reproche que les responsables du mouvement doivent s’approprier pour faire leur autocritique, car l’on est vraiment en droit de s’interroger sur les raisons de l’absence d’une bibliothèque digne de ce nom dans les différentes facultés, et l’insuffisance criante de salles de classe qui y sévit. Et surtout, surtout le manque d’enseignants !

De plus, il est digne de remarquer que les Etudiants n’ont rien à faire d’un secrétaire général impérieux, car être à la tête d’un mouvement implique qu’il faut exclure de son comportement ses rêves d’enfance, comprendre ce délire de vouloir diriger selon son humeur, ses fantasmes. Il est temps que l’AEEM change de traits et songe à un printemps universitaire et scolaire en misant sur un changement des mentalités, qui est aujourd’hui seul garant de la réhabilitation de l’enseignement supérieur malien.

Sa survie y est suspendue dans un contexte où elle est en butte à un véritable désaveu de l’écrasante majorité des étudiants, qui disent en avoir par-dessus la tête d’une association qui les pousse à corrompre, les brutalise pour un oui, pour un non et qui semble insensible aux tombereaux de difficultés qui les assaillent.

Voilà l’AEEM sommée de se ressaisir. La voilà qui est orientée dans la direction dans laquelle souffle le vent. A charge pour elle d’en tirer profit, au risque de se scléroser pour finir par se casser… »

Boubacar Sangaré    

[1] Etre étudiant au Mali, Boubacar Sangaré, La Sahélienne, 2016

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