Chers frères de toutes les autres communautés du Mali, n’applaudissez pas les tueries de vos frères

Abdourhamane Dicko - président de l'association des ressortissants de Gabero

L’insécurité est le nom qui caractérise et focalise aujourd’hui toutes les conversations et occupe une place centrale dans les stratégies et approches nationales voire étrangères. Ce nom est utilisé pour expliquer les affrontements meurtriers entre frères ou voisins qui cohabitent depuis la nuit des temps. Je pense notamment aux frères de Kidal qui s’entretuent pour des raisons qui sont certes plus profondes que l’insécurité, mais qui prennent la forme d’un suicide collectif. Je pense aussi à tous ces conflits auxquels l’on confère, volontairement ou involontairement, un caractère ethnique, mais qui ne le sont pas au fond. Il s’agit notamment des conflits opposants les frères peulhs et dogons ou les bambara et peulhs voire peulhs contre Tamasheq dans le Nord-est. Je ne passe pas sous silence les menaces proférées à Tombouctou par des frères contre d’autres lors de la mise en place des autorités intérimaires.

L’insécurité a donc le dos large au Mali. A observer ces conflits, l’insécurité apparait juste comme la conséquence de quelque chose. De quoi ? Difficile d’expliquer tous les contours du mot selon les contextes. Cependant, il apparaît évidemment que l’insécurité est causée à Kidal par plusieurs facteurs ou raisons auxquel(le)s les « solutionneurs » ne veulent point s’attaquer. Elle résulte à Kidal du « mal développement », du chômage des jeunes, de la lutte pour le leadership ou pour l’accès au pouvoir, quel que soit le niveau. Elle est aussi la résultante de plusieurs décennies de mauvaise collaboration de l’Etat avec les populations. Cette collaboration est rendue mauvaise par la mauvaise distribution des services de l’Etat et la cupidité de ses représentants qui deviennent partie à conflit là ils doivent observer la neutralité et juger en toute logique et objectivité, mais surtout conformément à la loi.

Trafic en tout genre

Il faudrait y ajouter aussi aujourd’hui les différents types de trafics dont le plus proéminent est celui de la drogue auquel s’adonnent plusieurs acteurs et qui confère au problème un caractère hybride. Ce trafic est aujourd’hui le terreau qui nourrit l’insécurité car cette dernière la nourrit. Elle dégage la voie qui le conduit vers les destinations les plus lointaines qui ne sauraient naturellement être ni le Mali encore moins le Sahel. Ce qui justifierait aussi le remue-ménage du monde autour du Mali et du Sahel avec des approches et des solutions approximatives.

Il ne saurait être possible de couper toutes les feuilles qui poussent sans réellement s’occuper des racines de l’arbre. La solution des problèmes réside dans le courage et l’obligation de s’attaquer aux causes réelles de l’insécurité dans le Nord-Mali et le Sahel. Ces causes sont communes à tous les pays du champ et du G5 Sahel voire de la CEDEAO. Elles sont d’ordre interne dans des pays sous perfusion de l’aide au développement. Même les liens de cette aide avec l’insécurité méritent une réflexion et une analyse approfondies. Ne contribue-t-elle pas aussi à l’insécurité ? Je sais que ce sujet est sensible, mais il ne saurait l’être plus que les intimités dévoilées des populations qui comptent parmi les plus pudiques.

La solution, pour éviter la transformation de simples conflits interpersonnels (éleveur vs agriculteur) en conflit communautaire, exige de l’Etat de (bien) légiférer pour qu’un pâturage reste un pâturage et un champ reste un champ. En un mot, relire la vision du développement qui ne saurait être la même pour toutes les régions. La terre ne ment certes pas, mais les pâturages sont aussi sacrés dans certaines zones.

Les victimes de l’insécurité sont d’abord les populations, mais surtout celles des zones où se déroulent les combats. Les victimes sont les familles de ces hommes et enfants – souvent aussi des femmes – qui se tuent tous les jours dans des combats pour l’honneur et la dignité sous le couvert de conflits de positionnement. Positionnement par rapport à quoi après la mort ? Positionnement par rapport à qui lorsque tout autour de soi l’on ne voit et ne vit que la désolation et la tristesse ?

Appel à la paix salvatrice de notre futur 

C’est pourquoi je dirais aux frères qui se battent, dans toutes les contrées du Mali, d’accepter de se parler et de dessiner ensemble l’avenir de leurs enfants. Aujourd’hui, ils se combattent et sont obligés de nourrir les orphelins de leurs frères tombés sur le champ de l’honneur. Ils sont obligés de le faire car ils sont parents, amis et voisins, mais surtout contraints à vivre ensemble toute leur vie, quelle que soit l’issue des combats. Ils ne feront que des perdants. Même si tous les pouvoirs revenaient à une seule personne, une famille, un clan ou une ethnie, ils ne sauraient être source de fierté car ils sont investis de la couche invisible de l’âme des morts. C’est pourquoi il faut faire la paix, celle des braves. Acceptez de souffrir pour aller à cette paix aujourd’hui, pour que, demain, vos enfants et petits-enfants puissent vivre dignement au milieu de leurs semblables.

Aujourd’hui, et depuis plusieurs années, il n’y a pas d’école ni de centre de santé dans plusieurs localités du Mali. Encore moins d’autres services sociaux de base qui puissent conférer à l’être humain ce grain de d’honneur et de dignité. Ce manque d’aujourd’hui a un impact négatif très prononcé sur demain. Chers frères, acceptez de faire la paix pour que les préalables du développement réel et équilibré puissent être mis en place dans vos localités respectives. Acceptez de faire taire les armes pour vous engager tous pour un meilleur développement, la justice sociale et l’inclusivité. Acceptez de vous engager pour une promotion de l’éducation et de l’instruction de qualité afin que vos enfants puissent concourir avec ceux du monde, ce dernier étant devenu un village voire un hameau planétaire.

Chers autres frères, de toutes les autres communautés du Mali, surtout celles des régions nord, n’applaudissez pas les tueries de vos frères ; ne fêtez aucune victoire de quelque groupe que ce soit ! Acceptez de vous engager pour le retour de la paix définitive qui passera par le pardon et les garanties de la non-récurrence des conflits. Sachez que chaque combattant tombé sur le champ de bataille, est un frère, un ami, un camarade ou un voisin voire un allié. Donc votre joie est celle d’une personne impuissante et résignée car vous souffrez de la perte d’un être cher.

L’histoire de l’humanité doit nous inspirer. L’histoire de l’Allemagne et de la France doit nous inspirer. Ces deux pays constituent aujourd’hui les deux piliers de la construction politique et socioéconomique de l’Europe. Quelles sont aujourd’hui les relations des USA et de la Russie avec l’Allemagne ? Quelle est notre propre relation avec la France ? Engageons-nous tous pour le développement de nos contrées, pour plus de justice et d’équité ! Luttons pour que nos régions cessent d’être considérées comme les mendiants de la république. Cela est d’autant plus nécessaire que la crise a comme conséquence visible le dépeuplement de nos régions en direction d’autres où le degré de tolérance et d’acceptation est sensiblement atteint. A cela devrait s’engager les populations maliennes, de toutes les régions, afin de pouvoir exiger des comptes aux autorités de tutelle et à leurs partenaires.

Engageons-nous pour définir, aujourd’hui, notre devenir commun, surtout celui de nos enfants avant qu’on y soit contraint ailleurs !

Abdourhamane Dicko

Président de l’association des ressortissants de Gabero (ARG) 

Les points de vue exprimés dans l’article sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement ceux  de Sahelien.com.

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