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Exclusivité Sahelien.com : L’armée française a tué au moins 43 civils au Mali depuis 2018

TALATAYE et RAZELMA, Mali – Le matin du 5 mars 2021, Adamou Ag Hamadou a quitté sa maison dans le village de Talataye, au nord-est du Mali. Lorsqu’il est rentré chez lui, à la périphérie du village, sa femme lui a annoncé une nouvelle choquante : il y avait eu une frappe aérienne dans la zone où trois de leurs enfants adolescents avaient amené leur bétail pour s’abreuver.

Ag Hamadou, un éleveur de moutons de Talataye, au nord-est de Gao, au Mali, s’est immédiatement rendu en moto dans la zone où la frappe a eu lieu, à 25 kilomètres à l’ouest de Talataye. Là, il a trouvé un site de bombardement et les restes de ses trois enfants, ce qui l’a dévasté, lui et sa communauté.

Deux survivants de l’attaque, de jeunes bergers amis de ses enfants et qui se trouvaient au même puits, ont raconté à Ag Hamadou ce qui s’était passé.

Ils avaient amené leurs animaux jusqu’à un puits situé dans une zone forestière à l’extérieur de la ville. « Sur ce puits, ils ont fait un abreuvoir pour une partie de leurs animaux. Ensuite, ils sont allés à la recherche de l’autre partie tout en profitant des deux fusils de chasse qu’ils portaient sur eux pour chasser les oiseaux qui serviront à faire la sauce. Au milieu de leurs animaux, Barkhane les a bombardés », a déclaré Ag Hamadou.

« Il y avait deux autres enfants bergers qui étaient dans les parages, mais ils n’étaient pas touchés par la frappe », relate-t-il, en faisant référence aux éleveurs qui lui ont raconté ce qui s’était passé. « Ils ont fui vers un campement mais ont été traumatisés. Les gens les ont attrapés pour prendre soin d’eux », a-t-il expliqué.

« Lorsque je suis arrivé sur les lieux de la frappe, il y avait d’autres personnes venues de ce campement. De 13h jusqu’à 18h, on a pu rassembler les morceaux de leurs corps qu’on a enterrés », a déclaré Ag Hamadou.

Au total, la frappe aérienne de Barkhane a tué cinq jeunes civils adolescents qui chassaient des oiseaux, selon Ag Hamadou et des élus locaux. Mais malgré les témoignages, un porte-parole de Barkhane a nié que l’attaque ait fait du mal à des civils, et a affirmé que les jeunes hommes tués étaient des djihadistes.

Au moins 43 civils tués dans six incidents différents

La frappe aérienne française à Talataye, une zone avec peu ou pas de présence du gouvernement malien, était la dernière d’une série de frappes aériennes qui ont visé des civils depuis 2018. La mission militaire française dans la région du Sahel, l’opération Barkhane, a tué au moins 43 civils et en a blessé cinq autres dans six incidents différents au Mali depuis 2018, selon une enquête de Sahelien.com qui a interrogé des proches des personnes tuées, des dirigeants communautaires et des élus locaux, Barkhane et l’ONU.

Les chiffres globaux incluent la frappe aérienne du 3 janvier 2021 qui a visé un mariage à Bounti, au Mali, confirmée par un rapport détaillé de l’ONU mais qui, selon les autorités françaises, a touché des combattants djihadistes. Françoise Dumas, présidente de la Commission de la défense du Parlement français, a qualifié le rapport de l’ONU confirmant les décès de civils de « guerre de l’information constante visant à fragiliser notre crédibilité et notre légitimité. »

Les autorités françaises n’ont reconnu que trois de ces morts civils et quatre blessés dans deux des incidents et n’ont versé d’indemnisation à aucune des familles des victimes, ont déclaré des membres de la famille et un porte-parole de Barkhane.

Environ 5 100 soldats français sont stationnés à travers le Sahel dans le cadre de l’opération Barkhane, le plus grand nombre étant stationné au Mali. Les soldats sont déployés au Mali depuis l’intervention de janvier 2013 qui a chassé les groupes djihadistes affiliés à Al-Qaida des villes et villages du nord du Mali qu’ils avaient occupés pendant neuf mois.

L’objectif déclaré de Barkhane « est d’apporter un soutien essentiel aux pays du G5 Sahel », à savoir la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad. Elles mènent régulièrement des frappes aériennes et des opérations terrestres pour « neutraliser les terroristes », principalement dans le nord du Mali et au Burkina Faso. Les principaux groupes qu’elle combat sont Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin’ (JNIM) et ISIS dans le Grand Sahara (ISIS-GS). L’ancienne puissance coloniale a généralement nié avoir tué des civils dans le cadre de ses activités militaires.

La plus grande attaque contre des civils depuis 2018 par les troupes françaises s’est produite le 7 février 2020 dans le camp touareg de Fatawada, à l’extérieur d’Adiora, au Mali, selon deux témoins oculaires de l’attaque et un parent d’une personne qui a été tuée. Tous trois ont demandé à ne pas être nommés par crainte de représailles de l’opération Barkhane.

Adiora est une commune à dominante touareg et peul dans le cercle de Gourma Rharous de la région de Tombouctou. L’économie est basée sur l’élevage et le commerce. Un éleveur de bétail qui se trouvait à Adiora le 7 février a décrit que Barkhane avait bombardé la veille, des militants djihadistes qui étaient actifs à Fatawada.

Les membres d’un camp nomade qui s’étaient rassemblés à Adiora se sont rendus à Fatawada pour enterrer les hommes tués selon la coutume religieuse, lorsqu’un drone de Barkhane les a bombardés, tuant entre une douzaine et une trentaine de civils qui étaient présents lors d’un rassemblement de camps nomades, selon les témoins oculaires.

« Dans notre coutume religieuse, nous ne laissons jamais traîner un corps… »

« Il y a eu un bombardement dans l’après-midi sur des motocyclistes inconnus, non loin de notre camp. Personne n’a voulu voir ce qui s’était passé jusqu’au lendemain, où les gens ont décidé d’aller enterrer les corps. Dans notre coutume religieuse, nous ne laissons jamais un corps traîner comme ça, d’autant plus qu’ils étaient au milieu de nos camps« , a raconté à Sahelien.com, un berger de 53 ans présent ce jour-là.

« Ceux qui ne sont pas allés dans les pâturages ou sur leur lieu de travail sont allés enterrer les corps. Il était environ 8 heures du matin quand j’ai entendu une autre détonation. J’étais à environ cinq kilomètres de l’endroit mais j’ai pensé que la bombe était tombée sur ma tête. J’ai perdu un frère et d’autres connaissances proches. Le lendemain, j’ai quitté le camp comme plusieurs dizaines d’autres familles, et depuis, je n’ai plus remis les pieds dans cette zone« , a déclaré le berger, interrogé à Gao, où lui et sa famille ont trouvé refuge.

Un autre témoin oculaire de 29 ans a confirmé que la frappe aérienne a tué de nombreux civils. « Il n’y a jamais eu de frappes sur des civils avant ça. On entendait des détonations souvent à l’ouest et au sud, très loin de notre secteur depuis des années, mais jamais si proche. C’était la première fois, en plus, c’était sur un nombre important des civils. Personne ne peut vous donner le nombre exact de ceux qui ont été tué ce jour-là, personnellement j’en connaissais 11 personnes parmi eux, des simples bergers touareg », a déclaré l’homme, qui est également berger. « Il y avait un véhicule de transport sur place qui était de passage pour la foire de Adiora, tous les passagers sont morts dans la même frappes. Après des semaines que les gens ont enterré leur corps par crainte d’autres frappes », a-t-il ajouté.

Un parent de l’un des civils tués a expliqué que « le véhicule de transport était un pick-up, et il a quitté Gossi avec des passagers qui avaient assisté au marché hebdomadaire. Le véhicule s’est arrêté dans un camp de nomades appelé Fatawada, à 40 kilomètres entre Adiora et Ouinerdane. Comme d’habitude, des personnes (civils), certaines à pied, d’autres à dos de chameau, se sont arrêtées à côté du véhicule. Certains demandaient les dernières nouvelles et d’autres saluaient leurs frères et sœurs« .

« Il y avait eu une frappe aérienne la veille, et une personne a demandé au propriétaire du véhicule s’il pouvait les aider à aller chercher les corps des personnes tuées dans cette frappe. Lorsqu’ils ont commencé à parler de la recherche des corps, une frappe de drone les a touchés et a tué au moins trente personnes : des jeunes, des vieux, des femmes, des adolescents et un enfant de moins de trois ans », a déclaré le parent.

Un porte-parole a nié que la frappe aérienne du 7 février ait visé des civils, affirmant que « la Force Barkhane n’a causé aucune victime civile » et que tous ceux qui ont été tués étaient des combattants djihadistes. Interrogé pour en avoir la preuve, le porte-parole de Barkhane n’a pas fait de commentaire.

Le 9 juin 2019 à Razelma, un petit village à l’extérieur de Tombouctou, des soldats français ont ouvert le feu sur un véhicule transportant trois civils, dont un jeune enfant. Les trois civils présents dans la voiture ont été tués. Un porte-parole de Barkhane a déclaré au journal français Libération que le que le pick-up ne s’est pas arrêté après les tirs de sommation, les soldats ont donc tiré directement sur le véhicule, qui a explosé en flammes car il transportait « une quantité importante de carburants. »

Ces affirmations n’ont pas pu être confirmées de manière indépendante et le directeur d’une école voisine qui connaissait les personnes tuées a nié qu’elles aient pu conduire directement vers les soldats de Barkhane. Un porte-parole du ministère français de la défense a déclaré à Sahelien.com qu’aucun civil n’a été tué lors de cet incident.

« L’incident a eu lieu en début d’après-midi. Ces personnes aidaient une famille qui déménageait d’Inatane pour Agaghayassane. Une autre famille attendait le véhicule pour un autre déménagement. Sur le chemin du retour, ils ont croisé l’armée française qui a ouvert le feu sur eux sans aucune raison jusqu’à ce que le véhicule et les personnes à l’intérieur brûlent », a déclaré, à Sahelien.com, Ahmad Ag Handoune, un parent des personnes tuées.

L’épave du pick-up

Ag Handoune a déclaré que les soldats français « ont pris de l’essence, puis l’ont versé sur le véhicule pour tout incendier de façon à ce que rien ne soit identifiable ». Il a déclaré que lorsque lui et d’autres membres de sa famille se sont approchés du véhicule dans leur propre voiture, les soldats français présents dans la zone ont pointé leurs armes sur eux et ont exigé qu’ils restent sur place.

Ag Handoun et les autres proches ont refusé et ont continué à marcher vers la voiture. Lorsqu’ils ont dit aux soldats français qu’ils avaient reconnu le véhicule grâce à une bosse sur la porte arrière du passager, les soldats ont répondu qu’ils se sont trompés. Ag Handoune a déclaré que des témoins oculaires lui ont dit avoir vu des soldats brûler le véhicule dans la nuit suivant l’incident.

« Nous ne savons même plus vers qui nous tourner pour nous rendre justice… »

Aucun des membres de la famille n’a reçu d’indemnisation, et Ag Handoune a déclaré que l’affaire devrait faire l’objet d’une enquête des Nations unies ou des autorités maliennes et françaises. « Nous ne savons même plus vers qui nous tourner pour nous rendre justice, ni pour avoir les dédommagements », a-t-il déclaré. « Nous sommes que des nomades sur nos terres, nous n’avons pas d’autres endroits où aller ».

Le 20 septembre 2020, à l’extérieur de la ville de Gao, dans le nord du Mali, où se trouve une importante base militaire française, des soldats français ont tiré sur un bus de passagers, faisant un mort et deux blessés. Un porte-parole de Barkhane a déclaré que le bus ne voulait pas ralentir à un poste de contrôle après des tirs de sommation. Un porte-parole du ministère français de la défense a confirmé que les soldats français ont tué des civils dans le bus.

Le 26 août 2018 à Infoukaretan, à 50 kilomètres au sud-ouest de Ménaka, une frappe aérienne de la force Barkhane a tué Mohamed Ag Almouner, l’un des principaux chefs de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS). Mais la frappe a également tué deux civils (une femme et un adolescent) et en a blessé deux autres, selon des proches des personnes tuées. Un porte-parole du ministère français de la défense a confirmé la mort et les blessures de civils dans cet incident.

Un porte-parole de la mission de l’ONU au Mali, la MINUSMA, a refusé de s’exprimer directement sur les frappes militaires françaises visant les civils. « Je ne ferai pas de commentaires sur des allégations spécifiques », a déclaré Olivier Salgado, porte-parole de la MINUSMA, à Sahelien.com. La MINUSMA a publié un rapport détaillé sur la frappe aérienne du 3 janvier 2021 sur Bounti, concluant qu’elle a tué 19 civils.

Pour Ousmane Diallo, chercheur sur l’Afrique de l’Ouest à Amnesty International, les frappes visant les civils méritent d’être examinées de plus près. « Je pense que ça mérite plus d’investigations. Vu que les incidents ont lieu dans des régions reculées où opèrent les différentes forces armées, elles ont une grande latitude pour qualifier a posteriori les victimes de membres de groupes armés, en se basant sur leur interprétation minimaliste du droit international humanitaire. Quiconque interagit avec un membre présumé d’un groupe armé, peut être victime d’une frappe sans respect du principe de proportionnalité et de nécessité. On l’a bien vu avec Bounti », a-t-il expliqué.

L’accord de défense entre la France et le Mali stipule que toute enquête judiciaire sur les attaques françaises décrites contre des civils au Mali relèverait de la juridiction de la France. Selon l’article 15 de l’accord, « les autorités compétentes de l’Etat d’origine exercent par priorité leur droit de juridiction en cas d’infractions résultant de tout acte ou négligence d’un membre du personnel accompli dans l’exercice de ses fonctions officielles. »

Jusqu’à présent, aucune enquête judiciaire n’a été ouverte concernant les attaques décrites dans cet article.

Sahelien.com

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