Niger/Diffa : la situation sécuritaire s’est améliorée, l’économie reste étranglée par la crise

Devant le marché de Diffa (capitale de la région du même nom, au sud-est du Niger), Fantami Mala fait un signe de la main depuis sa chaise. Ce boutiquier veut parler. Il est désœuvré et n’est pas content. « Depuis Boko Haram, nous sommes dans les problèmes. Le marché, ça ne va pas. Beaucoup de commerçants n’ont pas d’argent ».

Souleymane Hamidou qui vend des fripes partage son avis. « On a souffert. Le marché a été fermé, à cause de l’insécurité. Nous les commerçants, nous n’avons plus de stocks et nous vivons au jour le jour ».

En quelques mots, ces deux commerçants traduisent un sentiment général au marché de Diffa. Si les attaques de Boko Haram sont moins fréquentes et la sécurité s’améliore, l’économie reste morose.

La région est encore étouffée par les mesures draconiennes prises par les autorités. Elles ont interdit les motos, moyen de locomotion privilégié des terroristes, prohibé la circulation la nuit et interdit la culture du poivron, et le commerce du poisson fumé, tous les deux taxés par Boko Haram. Objectif : étouffer l’insurrection.

Selon une source de la société civile à l’AFP, 13 000 personnes auraient été mises au chômage par l’interdiction des motos qui étaient le principal mode de transport. De nombreux transporteurs se trouvent aussi désœuvrés.

La pêche et le commerce du poivron interdits

A Diffa, le poivron, surnommé l’« or rouge », générait 15 milliards de FCFA par an. Les autorités tolèrent un peu la culture et des paysans se risquent à nouveau dans les champs près de la Komadougou Yobé (rivière qui marque la frontière avec le Nigeria, au sud), mais la production n’a pas retrouvé son niveau d’antan.

« Nous, ici, notre richesse, c’est le poivron. Quand on dit le poivron, on dit Diffa. Nous sommes les premiers dans le pays. La deuxième chose, c’est le poisson. Mais tout ça est perdu. Jusqu’au niébé qui est interdit ! », déplore Ari Alassouri, secrétaire général du syndicat des commerçants de Diffa. Il note un « mieux », avec la sécurisation progressive. Mais « nous avons toujours de sérieux problèmes » : « quatre à cinq marchés ont été fermés et n’ont toujours pas rouvert. D’autres commerçants ont perdu totalement et laissé le commerce, certains sont endettés jusqu’au coup ».

Mady Adji Gana, membre de la société civile et notamment de l’ONG Transparency International, souligne que la « région est très fragile ». « Nous avons connu une maladie, la nématode à galle qui a ravagé beaucoup de poivrons pendant des années. Ensuite, il y a eu des inondations qui ont ravagé les champs de poivrons, d’oignons, de riz et ont obligé beaucoup de citoyens à se déplacer. Et maintenant nous avons cette crise avec Boko Haram. Aujourd’hui, le lac a été évacué par les autorités (pour lutter contre Boko Haram, en mai 2015). Or, dans le lac, nous avons le poisson, le maïs, tout ceci. Il y a 60 000 personnes qui sont assises et on ne peut que se regarder entre nous. On vit de l’entraide ».

Pour lui, « les gens souffrent beaucoup. Même les interventions des ONG ne peuvent toucher tout le monde. (…) Dans la rue, on voit beaucoup de petits mendiants, de femmes et d’enfants abandonnés ». Toutefois, les rives de la Komadougou Yobé, et celles du lac Tchad gorgées de limon et d’eau restent très fertiles dans une zone par ailleurs désertique. « C’est pour ça que les gens restent », estime-t-il.

Les cultivateurs ne sont pas les seuls à souffrir de la situation. En raison de l’insécurité, les éleveurs ne peuvent plus circuler librement. Kassouma Ari Wali, conduit des bêtes de Nguigmi (Niger, nord du lac Tchad) vers l’est, à Gaïdam, au Nigeria : « Il y a beaucoup de routes qui ont été coupées à cause de Boko Haram. Mais même là, on a peur, on n’en dort pas la nuit. On longe la route (nationale 1, et sécurisée par l’armée). La nuit, on dort à côté d’une ville pour la sécurité. Moi, j’ai plusieurs amis qui conduisaient des animaux et qui ont été tués par Boko Haram ».

Comme Kassouma Ari Wali, de nombreux éleveurs venus du Nigeria ont afflué dans la zone pour fuir les violences. Ainsi, 4 millions de têtes de bétail se concentrent dans une zone qui n’en comptait pas plus d’un million auparavant, selon Mamadou Boucar Pollo, président de la fédération des associations et collectifs pastoraux de la région de Diffa.

Les populations ont été repoussées dans des espaces arides où la pression sur la ressource est très forte. Les déplacés et réfugiés coupent le bois pour alimenter les fourneaux et accélèrent encore la désertification.

Ainsi, « il n’y a pas beaucoup de pâturages et nulle part où aller. On craint qu’une crise pastorale s’annonce », prévient ce représentant d’éleveurs. Avec la pauvreté, les vols de bétail se multiplient et peuvent créer des tensions. Sans compter les rapines de Boko Haram qui mange ou surtout revend le bétail. « On a dénombré plus de 200 000 têtes qui ont été volées » par les terroristes, indique Mamadoou Boucar Pollo. Certains éleveurs prennent pourtant le risque de retourner dans des zones encore sillonnées par des éléments de Boko Haram. Au péril de leur vie.

Vers une crise pastorale ?

Mais ce n’est pas tout. La région de Diffa est historiquement très liée à l’Etat nigérian de Borno et à la ville de Maiduguri distante d’environ 400 km, qui se trouve aussi être le berceau de Boko Haram. « Avec l’arrivée de Boko Haram, tout le commerce a été détruit », explique le commerçant Ari Alassouri. « Il n’y a plus de va et vient. Les voies de communication ont été coupées, plus de route, plus rien ne fonctionne, plus d’activités commerciales ». Cependant, depuis peu, des routes commencent à rouvrir au Nigeria. « Il y a à peu près deux semaines, la route entre Maiduguri et Damasak (frontière du Niger) a été rouverte. Mais entre Damasak et Diffa, ça n’a pas encore rouvert. On ne peut pas aller là-bas, sauf les villageois qui viennent au marché ».

Enfin, les commerçants de Diffa se disent victime de la dévaluation du naira. Au marché de Diffa, Chaibou Illa grogne : « Regardez cette pièce (de viande) coûtait avant 25 000 FCFA. Mais là, je l’ai payé 45 000 FCFA. C’est très cher ! ». Ari Alassouri ajoute : « Ici, notre monnaie c’est le naira ! 60% c’est du naira. « C’est la dévaluation, le naira est tombé totalement et le CFA a monté. Les prix ont augmenté ».

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