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De Mbera à Mopti, la situation des réfugiés et déplacés maliens

Les esprits sont tous habités par le même espoir d’un retour au village, mais la réalité s’érige à eux avec violence. Quitter leurs camps de réfugiés ou sites de déplacés, que ce soit celui de Mbera en Mauritanie ou bien celui de Mopti au Mali, n’est pas encore d’actualité.

Dans le camp qui accueille près de 60.000 réfugiés maliens, Taza Walet  Ahmedou, mère de deux enfants, y vit depuis 7 ans. Il est 11 heures passées, ce jour-là. Après avoir balayé les alentours de sa tente, elle s’apprête à faire la cuisine. Mais depuis quelques temps, Taza ne bénéficie plus de vivres distribués au camp. « Je suis venu ici au camp des réfugiés de Mbera en 2012 avec ma famille, lorsque la crise a éclaté, nous avons quitté vers le centre dans la région de Mopti.(…) Notre préoccupation est le fait que le HCR [Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, ndlr]  a coupé les vivres de plusieurs familles. Pour nous, qui avons été suspendus injustement, on ne sait plus quoi faire ».

Mahmad Ag Mohamed est dans la même situation que Taza, mais il a préféré quitter avec sa famille pour s’installer à Agara à la frontière malienne à 6 km de Fassala (Mauritanie) et à une cinquantaine de kilomètres du camp de Mbera. Originaire du centre du Mali, il estime que la situation sécuritaire ne lui permet pas de rentrer chez lui. « Lorsque le HCR nous a coupé les vivres, nous avons quitté le camp pour retourner chez nous. Arrivés ici, on a constaté que nous ne serons pas en sécurité chez nous, parce que, ce qui se passe au nord se passe aussi au centre. Nous ne pouvons plus bouger d’ici, c’est ce qui nous retient à la frontière. Nous voulons retourner chez nous mais on ne peut pas. »

Selon un pensionnaire du camp de Mbera, les réfugiés avaient été informés il y a quelques mois, qu’ils seraient répartis, selon leurs moyens, en plusieurs catégories (six au total), suite à une collecte de données menée par les humanitaires. « Tous auront le droit de protection sauf que les plus aisés ne bénéficieront pas de ration » explique notre interlocuteur avant d’ajouter que « plusieurs familles vulnérables sont touchées par cette situation car l’enquête est mal faite. Cela a un impact également sur le système éducatif. Les familles ne bénéficiant pas de vivres sont obligées de partir avec leurs enfants à la recherche de quoi se nourrir. »

« Nous ne sommes pas en train de mettre les gens dans une situation de misère »

D’après le Bureau du HCR en Mauritanie, contacté par Sahelien.com, « il y a une stratégie des Nations unies sur les moyens de subsistance dont l’objectif est de ressortir de l’assistance alimentaire pour aller vers l’autonomisation ». Cette stratégie vise aussi à « corriger la différence de traitement entre les réfugiés et les populations hôtes qui ne sont pas assistées sur le plan alimentaire. Après une première enquête menée fin 2017 et début 2018, « les données ont servi de base pour pouvoir analyser les profils sociaux économiques du camp. C’est sur la base des résultats, que nous sommes arrivés à définir six groupes socio-économiques, les plus vulnérables qui font partie du groupe 1 jusqu’au groupe 6, qui est celui des personnes qui ont les moyens, des biens ou un certain nombre de têtes de bétails conséquents, etc. » explique Mme Fadela Novak, Représentante adjointe du HCR en Mauritanie.

Elle souligne que pour cibler les ménages, une mise à jour de la base de données a été faite en début de cette année. « Nous faisons aussi des visites sur le terrain aux ménages qui sont sur la liste. C’est sur cette base-là, que nous avons établi une notification » pour informer que « l’assistance alimentaire va être interrompue ou coupée ». Celui du groupe 6 a débuté en avril dernier.

Cependant, les réfugiés ont la possibilité de faire appel selon l’Agence onusienne. « Il y a un mécanisme de plainte très solide qui est composé de différents corps et surtout des réfugiés qui connaissent leurs communautés », a poursuivi Mme Novak et de préciser que « ce n’est pas le HCR, mais c’est le Programme alimentaire mondial qui a la responsabilité de l’assistance alimentaire. (…) Nous ne sommes pas en train de mettre les gens dans une situation de misère. Nous faisons très attention à comment nous allons procéder ». Environ 5% des réfugiés, notamment ceux des groupes 5 et 6 sont dans cette situation a indiqué le HCR.

A Mopti, des déplacés encore traumatisés par les attaques

De retour au centre du Mali, nous sommes allés à la rencontre des déplacés qui ont fui les violences dans leurs localités. Beaucoup sont sur les sites depuis moins de 9 mois. « Un jour quand on était couché, ils [les assaillants, ndlr] sont venus nous tomber dessus et tirer des coups de feu. Ils ont tué trois parents et enlevé quatre personnes, détruit nos maisons et nos greniers remplis de mil. Je ne peux même pas faire le décompte tellement que c’était beaucoup », affirme Ousmane Menta, venu de Bandiagara.

Sur un site à la périphérie de la ville, Adama Karabenta, un déplacé, accepte de retracer les raisons de son exil : « quand on quittait notre village pour aller au nord en pirogue, on a été arrêtés à Tawana vers Kouakourou par des gens qu’on ne connaît pas mais, ils parlaient le fulfude. Parmi nous, 22 hommes ont été enlevés. On a tout perdu, notre matériel de pêche, nos grosses pirogues. Dans chaque pirogue, il y a la nourriture, les filets, les petits moteurs avec lesquels on pêche. Les femmes avec leurs valises, les ustensiles puisque nous on n’a pas de maison, on se promène seulement sur l’eau avec tout ce qu’on possède. »

C’est le sentiment de désolation également chez Alimata Sakounda. «On n’est pas habitué à ça. Depuis que nous sommes nés, on n’a jamais vu de pareille souffrance […]. On se déplace d’habitude vers le nord par nous-même et on retourne par nous-même. […] Ici, si je ne pleure pas le jour, je pleure la nuit à cause des difficultés. Le jour de notre enlèvement, à cause de la panique, une femme enceinte a accouché dont voici l’enfant. On n’avait pas d’habit pour couvrir le nouveau-né. Certains nous ont aidés avec quelques habits presque usés, on ne pouvait pas porter le bébé au dos avec », a-t-elle témoigné.

Selon Abdoulaye Sankaré, un autre déplacé, « il y a des gens qui ne peuvent plus retourner chez eux, d’autres ont perdu toute leur famille dans les tueries. Notre zone est devenue très dangereuse et les militaires maliens ne sont pas présents. A chaque fois que nous avons été attaqués par des bandits armés les militaires ne sont jamais intervenus. Mais quand il y a des conflits entre civils, c’est là qu’ils interviennent et ils essayent de nous faire comprendre que nous sommes tous des parents ».

Le nombre de déplacés internes en hausse

Dans la ville de Mopti et aux alentours, les déplacés viennent principalement des Cercles de Koro, Bankass, Bandiagara, Douentza et Djenné. En dehors des sites, d’autres vivent dans des familles d’accueil. Selon Bakary Bengaly, directeur régional du développement social et de l’économie solidaire de Mopti, ces populations déplacées ont des besoins divers : « en premier lieu, il y a l’alimentation. Nous avons aussi des besoins d’abris, de nattes, de couvertures et même les kits de cuisine parce que c’est difficile de se déplacer avec tous ceux dont ils ont besoin ».

Au gouvernorat de Mopti, le directeur de cabinet, Kantara Diawara, est revenu avec nous sur la situation régionale et les objectifs fixés par les autorités pour réinstaurer une paix durable. « La situation sécuritaire est préoccupante mais surtout elle est volatile et imprévisible depuis le début de l’année 2019, après les tragédies de Koulongo, de Dioura, de Ogossagou et de Sobane Da et même dernièrement de Gangafani et de Yoro. L’insécurité relève de trois formes dans la région, la présence de bandits armés, de groupes terroristes, d’extrémistes religieux et radicaux, et l’insécurité alimentaire qui est la conséquence des deux premières formes d’insécurité. Ces différentes formes d’insécurité ont créé une situation très difficile dans la région, dont les mouvements de population, de déplacés. Nous en sommes à environ 60 000 déplacés dans les différents cercles de la région. La seule ville de Mopti compte près de 8 000 déplacés. »

Des mesures urgentes

Parmi les actions mises en place, il y a le plan de sécurisation intégré des régions du centre, qui regroupe Ségou et Mopti, avec quatre composantes. (…) La deuxième stratégie c’est le programme de réduction de la violence communautaire dans le centre. Le volet le plus important de ce programme est le volet « DDR spécial pour la région de Mopti » à travers lequel, on a pu enregistrer 8000 combattants provenant de différentes milices et de groupes d’autodéfense communautaire dans la région. Ces combattants seront cantonnés à Soufouroulaye pour faire le « screening ». L’autre stratégie, exposée par le Premier ministre lors de sa visite dans le centre, c’est le renforcement des effectifs des FAMa qui ont atteint environ 3500 militaires dans la région, l’organisation de patrouilles régulières.

A la date 30 juin 2019, le nombre de personnes déplacées internes (PDI) au Mali était estimé à plus de 147 800, d’après le dernier rapport du Bureau de la coordination des Affaires humanitaire de l’ONU qui cite le gouvernement malien. C’est « un record jamais atteint depuis 2014 », selon les humanitaires. Toujours selon le document, « l’augmentation du nombre de PDI est due à la recrudescence des violences dans les régions de Mopti, Ségou, Tombouctou, Gao, Ménaka, Sikasso et la bande frontalière entre le Mali et le Burkina Faso ».

Walid Ag Minani, Sory Kondo, Augustin K. Fodou

*Réalisé avec le soutien du Programme Sahel de l’IMS, financé par DANIDA

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